Les auteurs du Languedoc-Roussillon : retour à l'accueil

Fiche auteur

Antoine Barral

Biblio

  • Mai 68, échos du Languedoc, éditions Cap Béar, 2008, recueil collectif, Autour des Auteurs.
  • 14 juillet 1898, la conjuration des patriotes, roman farci, tome 1,  éd. Nouvelles Presses du Languedoc (à paraître - 2009)
  • 14 Juillet 1899, du rififi dans la Coloniale, roman farci, tome 2,  éd. Nouvelles Presses du Languedoc (à paraître - 2009)

Autres activités publiques :
Animateur bénévole sur Radio Lengadoc 95.4 FM

Extraits

14 juillet 1899 » tome 1,
à paraître aux Nouvelles Presses du Languedoc

« Les témoins se rencontrèrent sur le trottoir. Ceux de Barrès étaient Barillier et un jeune homme, manifestement un militaire en civil.  A la veille du second tour des législatives les dirigeants des ligues, presque tous candidats, préféraient ne pas être mêlés à un duel. On déléguait les seconds couteaux.
Le boucher dévisagea Alexandre en lui faisant bien sentir qu’il le reconnaissait.
— Bonjour, monsieur Wollaston, dit-il d’une voix doucereuse.
— Nous n’avons pas été présentés.
— Nous connaissons tous les noms monsieur, tous les noms et toutes les adresses...
— C’est  bien vous qui m’avez envoyé cinq hommes de main !
— Je ne vois pas de quoi vous parlez ! »

( … )

« Le dimanche à l’aube, au Bois de Boulogne, sur la rive du lac inférieur, quelques cavaliers et cyclistes passèrent sans poser de question. Plusieurs fiacres arrêtés dans la brume, des hommes aux mines austères examinant le contenu de mallettes en bois, tout trahissait la préparation d’un duel. A pile ou face, le sort désigna Tailhade comme premier tireur. Avant de s’éloigner de l’allée pour en découdre à couvert on se compta. Du côté de Tailhade n’étaient présents que Descaves, Fénéon, le docteur Vaquet très inquiet, et Alexandre. Du côté de Barrès, outre Barillier et un médecin, pas moins de cinq militants de la Ligue des Patriotes, probablement des officiers en civil. Tailhade accepta ce déséquilibre et s’enfonça le premier sous les arbres, entraînant les autres à sa suite.
— Allons, monsieur le votard, expédions cette formalité et vous pourrez vite aller tirer votre coup dans l’urne. Autant pisser dans un violon ! Quand on voit les enfants qui en sortent !
Barrès à quelques pas en arrière subissait l’invective sans aucune répartie. La distance convenue de cinquante pas étant vérifiée par les témoins des deux parties, on se rangea de part et d’autre de l’axe de tir. Tailhade étendit le bras et tira. Barrès touché à la tête porta la main à son front ensanglanté et tituba. L’angoisse gagnait ses témoins.
— Est-ce assez monsieur, cria Tailhade ?
Barrès restait debout, s’essuyant de la manche. Il visa longuement, aveuglé par le sang, mais sa balle se perdit dans les feuillages.
— Monsieur le médecin de monsieur Barrès veut-il...
— Tirez Tailhade, cria son adversaire.
Le coup fut délibérément porté vers les branches. Barrès répliqua aussitôt pour rien. Lorsque chacun eut tiré quatre cartouches, Barrès demanda à être bandé pour continuer.
— Fin du combat si vous lâchez l’arme, c’est convenu, dit Tailhade.
— Je la tiens fermement.
— Soit ! Faites-vous soigner !
Les témoins se rapprochèrent de Tailhade .
— Cesse donc de tirer en l’air !
— Je n’ai pas le choix. Soit j’achève un blessé, soit j’abandonne une victoire acquise du premier coup. C’est à lui de demander grâce. D’ailleurs je ne suis pas certain de le toucher une nouvelle fois en visant. J’ai eu de la chance. En tirant en l’air je continue à passer pour un redoutable adversaire. Cela pourrait l’inciter à renoncer.
A ce moment un jeune cycliste, ayant quitté l’allée, descendit vers eux en roue libre à travers les herbes folles et, freinant d’un coup, sauta de sa monture. C’était Lucie, vêtue en garçon.
— Lucie ! Va-t-en !
— Non je reste, je t’avais prévenu. Où en êtes-vous ?
Barrès revenait à sa place, Tailhade à la sienne, les deux détonations furent presque confondues, mais sans effet.
— C’est sa dernière cartouche !
— Monsieur Barrès, je vous ai laissé toutes vos chances, je ne peux plus gaspiller mes balles !
— Je connais ces hommes, s’exclama Lucie !
— Qui ?
— Les deux militaires, là. Le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine, le fils du général. Je t’en ai parlé ...
Le coup de feu lui coupa la parole. Barrès restait debout, Tailhade n’était plus qu’une cible inoffensive.
— Ils ont mangé chez mes parents ! Tu ne vois pas celui avec qui tu t’es battu au théâtre ?
— Il ne faut pas qu’ils te reconnaissent !
Au dernier coup Tailhade se plia en deux et tomba à genoux. Barrès, sans le regarder, retourna vers son médecin. Descaves et le docteur Vaquet s’étaient jetés sur le blessé. Les témoins de Barrès s’approchaient dangereusement pour Lucie.
— Tourne le dos. Remonte sur ta bicyclette !
L’un des officiers avait une arme au poing, instinctivement Alexandre sortit la sienne, et ils se regardèrent longuement.
— Ne tirez pas, criaient les médecins.
— Chanoine, rangez votre arme, lança Barillier .
— Le combat est fini, le combat est fini !
La tension baissa. On avait frôlé le drame. Alexandre rangea son revolver. Lucie s’était cachée derrière un tronc. Tailhade était vivant, touché au bras droit. Descaves le soutenait pour rejoindre le fiacre. Comme pour défier son adversaire, le blessé entonna le vieux chant béarnais :
— Se canta, que cante, canta pas per ieu…
On le mit dans la voiture et la portière claqua sur la suite. »

 

Janvier 71 in Mai 68, échos du Languedoc
Cap Béar Éditions, mai 2008.

Pour fêter le jumelage de Montpellier avec Bologne, le musée Fabre offrait une exposition de dessins de l’école italienne, inaugurée en grande cérémonie en présence de l’ambassadeur d’Italie en France, des doyens des facultés, du maire, des élus et de la presse. On jouait des coudes dans les salles du musée où résonnaient de brillants discours. Mais, à voix plus basse, on évoquait l’agitation étudiante à Paris. Les informations des dernières heures parlaient de barricades. Les journalistes exagéraient certainement.

Le flash me fit sursauter. Un photographe venait d’immortaliser Cécile en pleine contemplation des œuvres. Déjà, dans le brouhaha, des exclamations détournaient notre attention.
— Te la merte ! Tout za z’est te la merte !

Un colosse blond, hirsute, barbu, parcourait l’exposition en gesticulant, suivi de quelques étudiants hilares. Les gens bien prenaient des airs scandalisés.
— Te l’art qui pue la soutane et la vinasse de messe !
— Oui, oui, criaient ses suiveurs !
— Peindre c’est faire la révolution ! Assez de crucifix, assez d’anges !
— Oui, prêts pour la révolution, lançaient les disciples !
— Saint Sébastien supplicié, boum, fit le géant blond ! La mise au tombeau, boum !

Déjà les gardiens du musée avaient encerclé les trublions et les poussaient vers la sortie. Le géant résistait :
— Arrière, matons de l’art académique ! Che suis Erick Munster, Munster le révolutionnaire de la beinture ! Munster le beintre à l’explosif !

[…]

Au village de Saint-Paul-et-Valmalle, un chemin de terre partait vers le sud en suivant un maigre ruisseau que les indigènes appelaient Coulazou. On le franchissait à gué en un point où subsistaient quelques flaques d’eau boueuse. La voiture cahotait dans les nids-de-poule et levait un nuage de poussière.

On avait construit un pauvre décor de murs de pisé blanchis à la chaux et salis de poussière ocre, et quelques toitures de paille. Un âne et quelques chèvres peuplaient ce coin aride de l’Amérique latine. À l’arrière-plan, quelques collines calcaires couvertes de maquis. 

Erick, arrivé très tôt, était déjà à l’œuvre. Gai comme un enfant, il disposait des chapelets de pétards reliés par de discrets fils électriques dans le décor. Il les dissimulait dans la poussière, sous un peu de paille, et déposait de petits sachets de plâtre destinés à rendre les explosions plus visibles. Par endroits, il plaçait des charges plus importantes en trépignant de joie. Après avoir miné le « pueblo », il partit dans la garrigue voisine avec tout un attirail dans un sac à dos.

— C’est lui qui a vieilli les murs du décor, qui étaient trop blancs, m’expliqua Laurent. Il utilise la même technique que pour ses toiles. L’explosif projette les couleurs et l’essence de térébenthine sur le support de façon totalement aléatoire. Parfois, ça prend feu. Tu vois les traces noires !
— Je comprends qu’on l’ait expulsé du musée !

Je fus présenté à Antoine, le réalisateur, et Michel, le scénariste, un jeune romancier d’origine espagnole. Tous deux étaient aussi acteurs. Ils m’acceptèrent comme figurant.
— Tu feras un guérillero, avec les gitans.
— Les gitans ? Il y a des gitans en Amérique du Sud ?
— Je ne sais pas, on les a choisis parce qu’ils parlent espagnol et sont très bruns.

Ils arrivaient précisément, les gitans. Venus de Montpellier dans trois ou quatre voitures en convoi, ils se signalaient à coups de klaxon, agitant leurs bras par les fenêtres, et riant aux éclats.

On me donna des frusques de guérillero et un chapeau de paille. Laurent eut droit à un uniforme vert olive et un béret, car il jouait un « comandante ». On m’expliqua que l’histoire était librement inspirée de celles du Che Guevara et de Régis Debray en Bolivie.

Je n’y comprenais pas grand-chose. Pendant les jours suivants, je passai mon temps à courir sous le soleil dans le maquis, à bondir d’un pan de mur à l’autre, pendant qu’Erick s’amusait à faire exploser ses pétards dans mes pas, comme dans ceux des gitans qui mettaient tout leur cœur à mourir de façon spectaculaire. »

[…]

Un brouhaha attira notre attention. Un cortège débouchait sur la place et envahissait le pourtour des trois Grâces. Certains montaient sur la fontaine pour brandir des drapeaux tricolores. Ils étaient deux ou trois cents et criaient des slogans contre de Gaulle, mais bientôt le doute fut levé. Un orateur commença à les haranguer, vilipendant la faiblesse du gouvernement face à la subversion rouge, dénonçant l’université marxiste, les recteurs démissionnaires, et les apatrides. « Université fran-çaise ! » crièrent-ils avant d’entonner la Marseillaise.

Je reconnus parmi eux le costaud dont j’avais croisé le regard l’avant-veille, tandis que ses acolytes tabassaient le photographe. Il semblait me dévisager. Le fait qu’à ses yeux les nègres avaient tous la même tête aurait pu me sauver. Il se mit à marcher vers notre table, comme pour en avoir le cœur net. D’autres le suivaient.

Je sentis Cécile frémir de peur et prendre ma main, comme pour me protéger, ou chercher une protection. Ce geste de tendresse sembla déclencher la fureur des gros bras. Ils se jetèrent sur moi en brandissant poings et matraques, j’entendis Cécile crier… 

 

Antoine Barral
Contact :
mail : antoinebarral_auteur@yahoo.fr
blog : antoinebarral.blogspot

Bio : Antoine Barral est né à Béziers en 1962. Il a vécu toute son enfance et son adolescence en Afrique noire et en Amérique latine. Il en garde de lourdes
séquelles. Médiocre bachelier, il a fait de longues mais infructueuses
études en médecine, géologie et espagnol à Montpellier. Il a exercé, sans grand succès, diverses activités professionnelles et
bénévoles : gérant de camping aigri, militant incompris pour la diversité linguistique, obscur animateur de radio. Ses rêves de tour du monde à la voile sur un beau trimaran ont lamentablement sombré. Sa compagne l'a quitté.
Pas découragé pour autant, il se lance naïvement dans une carrière
d¹écrivain célèbre.

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