Les auteurs du Languedoc-Roussillon : retour à l'accueil

Fiche auteur

Viviane Étrivert-Gauthier

Livres

  • Les mondes du Trickster, Héroic – Fantasy (2001) éd. l’Agly
  • La Morrigan Fantastique (2004), éd. Liber Mirabilis

Nouvelles de SF et de fantastique

  • L’étrange aventure de Damien Bouton, primée concours CIVIC 1999
  • Revue Martobre, éd. l’Agly : Ogème (SF), Le paradoxe du chat (Anthologie Temps et Mondes parallèles 2001)
  • Collaboration avec Philippe Gontier Revue « Le boudoir des Gorgones » : La lune, et des nouvelles policières fantastiques mettant en scène un commissaire des années 30, le Commissaire Cles : Un festin divin, La Cauche Mare et autres nouvelles… in anthologie 2005 "Tales of the shadowmen" edited by JM and Randy Lofficier, la nouvelle The three jewish Horsemen.
  • La webletter de l'Archiviste, 2007, Éditions Cap Bear dans Nouvelles de la Révolte 1907-2007, ouvrage collectif des écrivains d'ADA, l'association des auteurs du Languedoc-Roussillon.

À Paraître

  • Somnium : les voyages lunaires de Katharina et Johannes Kepler, une aventure fantastique en Moravie à l'époque de Rodolphe II.

Extraits

1. Les voyages lunaires de Katharina et Johannes Kepler
(animation musicale)

« 4. Herbier de la sorcière : la plante mythique, la Mandragore »
Si dans le jardin des sorcières, l’aconit offre son poison, si la belladone ou belle dame donne sa racine pour préparer des onguents pour la peau, la Mandragore est la plante magique par excellence.
Offensant l’odorat, la Mandragore a une racine de forme humaine, ventre rond appuyé sur deux jambes. Elle crie quand on l’arrache. Plante officinale comme la Jusquiame, qui emporte les sorcières au sabbat, elle engourdit, endort, et sert au chirurgien. Elle doit toutefois sa vie étrange aux malheureux pendus. Le sinistre arbre aux pendus gravé par Jacques Callot, contemporain des Kepler, dans « Les misères de la guerre » pourraient bien avoir abrité la Mandragore sous ses branches.

« Nous sommes là, cinq, six
Quand de la chair que trop avons nourrie
Elle est piéça dévorée et pourrie et nous les os, devenons cendres et poudres
De notre mal personne ne s’en rit
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre »
François Villon : la Ballade des pendus

« Voici une recette pour transformer cette plante en être mythique. Planter une mandragore au pied d’un gibet. Pour être efficace, au pied d’un gibet ancien qui a vu nombre de pendus afin que tous les jus et graisses des morts imprègnent la terre. Attendre, puis amener un chien muni d’une laisse fabriquée des cheveux d’une vierge. Attacher l’autre extrémité de la laisse de cheveux à la mandragore et s’éloigner. Appeler le chien. Il accourt, déracine la mandragore et la foudre tombe sur lui. Ramasser la mandragore et vous l’avez vivante et vous ferez fortune. »
Le Pentacle de l’ange déchu de Charles Gustav Burg

Katherine connaissait-elle cette recette, qu’elle eut pu appliquer en son temps quand elle suivait son mercenaire d’époux dans ses guerres sans pitié ? Kätherchen en a fait bien d’autres : le fossoyeur de la ville d’Eltingen témoigne qu’elle lui a demandé le crâne de son père Melchior, aubergiste et maire, pour en faire un hanap destiné à Johannes. Le culte des crânes remonte à la préhistoire, nul doute, la vieille sentait le fagot, elle pratiquait le culte des ancêtres, au nez et à la barbe des religieux officiels
(…..)

Epitaphe : Ratisbonne, 15 novembre 1630

Hildebrand Bilij et le Pasteur Donaueur prient tout bas, ils me jettent des regards perplexes, entre eux une petite vieille sarcastique sourit à mon endroit, je touche du doigt tantôt mon front tantôt le ciel, elle hoche la tête, eux se signent, effarés…

C’est pour aujourd’hui, je pars enfin pour le voyage lunaire.

J’entends un son léger qui se déploie le motet de Roland de Lassus que j’aime à jouer sur mon clavicorde, Tristis est anima mea les objets se déforment, tournent, ellipses, sphères, polyèdres comme des joyaux les belles formes de la musique des sphères célestes s’élèvent vers un son silencieux sur lequel vole mon âme harmonices mundi, l’harmonie du Monde

Avant de partir, j’ai laissé quelques mots pour ma tombe :

Mensus eram coelos, nunc terrae metior umbras
Mens coelestis erat, corporis umbra jacet
(Moi qui ai mesuré le ciel, désormais je mesure les ombres de la Terre
L’esprit était céleste, ci-gît l’ombre du corps)

 

2. Manuscrit trouvé à Montpellier 
(Revue Septimanie - Conseil Régional du Languedoc-Roussillon)

Belin et Frère Jacques partent pour le disputatio (1) royal, attifés superbement. Arrivés au colloque, ils versent Quintessence dans un grand baquet où les bavards altérés venaient se recréer. Pensant que c’était poison du pays des sauvages, ils croyaient faire grande hécatombe de leurs ennemis théologiens. Les docteurs sombrèrent dans un coma éthylique sévère d’où ils ressortirent réconciliés avec la terre entière, s’accolant joyeusement et se léchant la couenne.
Dans leur enthousiasme, ils distribuèrent aux pauvres, femmes et biens d’Eglise, gardant pourtant devers eux les clés des réserves de vin, puis forcèrent enfin la porte close pour finir au bordel. Ils rossèrent le guet municipal en une échauffourée consignée aux archives du Ministère de l’Intérieur. Les gens d’arme réussirent à en maîtriser quelques-uns, les collant en caveau de dégrisement. Et il en périt plusieurs sous les coups des filles furieuses parce qu’ils ne voulaient pas payer, hurlant que l’amour était libre et gratuit, puis plus tard en mourut aussi par vérole et sida ou indigestion. Et tous ces décédés, Dieu les refusa en Paradis car ils étaient sales et juraient, jouant à reniguebieu et aux cartes en trichant, et voulaient tripoter les saintes qui les giflaient. Les théologiens trépassés chassés du Paradis s’organisèrent en bataillon sous la conduite de Frère Jacques, conquirent l’Enfer et chassèrent les dyables, qui sont aujourd’hui pauvres hères et mendient en haillons devant les postes et églises, et mangent des croûtons sur la tête des galeux. François succéda à Gargantua son père et règne encore en Utopie et l’ai vu hier, il vous passe le bonjour.
Que le sida vous pèle l’oignon, que la syphilis cuise votre gros pétard lecteurs chéris, gentilles dyablesses, cocuz mignons, qu’Atlas père des Géants vous pète au nez si ne tenez pour véridicque ce que vous dit, moi :


Frère Jacques
Vagabond et yvrogne
tenant commerce en truanderie en la bonne ville de Montpellier>
depuis six cents ans sonnés
(1) Colloque religieux

 

3. La Morrigan Centre européen des Mythes et légendes

« Octave frappe à sa porte, joyeux, ça fait longtemps qu’on n’a pas fait de virée, Philippe, viens faire un tour sur la côte. Au coucher du soleil, le ciel offre quelques minutes une apparence inhabituelle. Les nuages se succèdent, modelés comme des dunes immenses projetées vers la plage, sillonnées par le vent, le soleil couchant projette ses rayons rouges dans les profondes chutes entre les regs, séduits, ils cherchent en vain de longues caravanes aux ombres immenses sillonnant ce désert inversé. Puis le soleil sombre, engouffrant ce Sahara fantasmatique dans l’oubli. Féerie, enchantement.
Dans le mouvement joyeux des estivants, Octave est transporté, l’air gamin, l’Octave bonhomme d’avant l'été.
Tu vas voir, une fille magnifique. Un endroit sympa, tu feras ton choix, pour un garçon comme toi, elles craqueraient toutes, je m’étonne de ta sagesse…
Au sein de la fumée, des dos nus finement lacés à la mode couvrent à peine les corps minces ou ronds des filles, les gars mettent en valeur leur torse, la boite afro où il a rendez-vous est pleine, un tourbillon de bruit, d’odeurs chaudes, parfums violents intimes, sophistiqués, tabacs, herbe, que la porte ouverte peine à évacuer. Un rythme débridé fait vibrer les grandes baffles, un fleuve de sons si puissant qu’il n’est pas question de bavarder. Un cocktail bleu crépitant de sucre pour Philippe, pour Octave une vodka translucide… Philippe brasse le sable répandu sur le sol, en suivant du regard les danseurs. Les filles blanches éclatent dans la mêlée brune de la piste.
A la porte apparaît une femme qu’il reconnaît, celle de la taverne. Octave se précipite, la guide possessivement jusqu’à la piste, elle le domine de toute sa taille, mais surtout de l’écrasante beauté qu’elle possède. Il la fait danser sur un slow sirupeux. Lui tourne serré contre elle, perdu dans la douceur de ses formes, en extase, elle, froide, tourne la tête de façon peu naturelle, fixant un point précis dans le chaos de la boite. Etrange attitude. Soudain, Philippe comprend. Elle se regarde. Un grand miroir en pieds multiplie le décor fallacieux de palmiers de carton. Elle se contemple sous tous ses aspects, narcissique, uniquement préoccupée de sa propre beauté, immergée dans le culte qu’elle se rend, elle tourne, Octave, ce petit bouc qui la mène, n’existe pas.
Pauvre Octave caressant une chimère.
Il la ramène à la table, la présente brièvement, une amie. Après un coup d’œil du coin de ses yeux fendus mystérieux, elle reste rêveuse, une moue d’ennui sur la bouche, peut-être déçue de ne pouvoir se voir encore à cet endroit, pense Philippe. Un grand black se penche, prend sa main en souriant, elle le suit sur la piste où déferle une musique endiablée. Sans retenue, leur corps entier ondule en une frénésie sensuelle. Le grand corps noir glisse, couvert de sueur, contre la peau blonde et fine de la fille. Ménade échaudée, fleur fantastique qui se tord, les reins offerts… la chevelure glisse du lacet qui la maintient sur le front, prend vie, indépendante… elle paraissait glacée, elle est luxure, lascive, elle s’échappe de la piste, enlaçant son partenaire, fuit avec lui. Des têtes se tournent sur son passage, plus d’un homme sent au ventre les morsures du désir, les femmes les serrent plus fort, une contagion, une faim rapproche les ventres.
Octave est blême.
Il se lève brusquement, Philippe le suit dans la nuit épaisse. Personne. Ils sont loin ? Ou proches ? Ils savent tous deux qu’elle fait l’amour avec l’autre en ce moment. Au fond d’une ruelle, dans les dunes… Un sanglot déchire sa gorge. Il s’éloigne seul, courbé, vieux. Méchant miroir qu’elle lui tend, celui de sa décrépitude. Philippe sait ce qu’il va faire, chercher auprès du grand consolateur, l’alcool, protection contre la réalité, tant que l’effet durera. Peut-être errer près de la gare, emmener une fille écouter ses chagrins, contre un peu d’argent… Un ricanement, près de l’entrée de la boite, un homme mince nonchalamment appuyé regarde Octave fuir. Son expression est sardonique. Le vent hurle, balaie la nuit en grandes rafales coléreuses. L’été a laissé la place à un automne rageur, l’espace de quelques heures.
(….)
Ni cette mort ni une autre, elle l’a juré…
Sara, qui es-tu, qui a juré ?
Donnes-moi tes mains !
Elle les enferme dans les siennes, longues et fermes.
Le soir, au pied d’un arbre sacré. Les cris percent la brume d’Automne, tu les entends ? Rappelles-toi, tu t’es appuyé au chêne rouvre, à bout de souffle, comme aujourd’hui.
?
L’écorce du chêne griffe ma joue, son parfum musqué, l’odeur de la terre humide, de l’humus profond… résister… il se jette encore sur moi, enfonce la courte épée dans mon ventre en poussant un ahanement d’effort… il est maigre, des jours que les romains cherchent en vain à manger, nous avons tout brûlé pour qu’ils partent, il est fou de rage, la douleur me transperce, il retombe sur moi, demi mort… un piétinement dans les feuilles, dans sa robe blanche salie, droite, ses yeux noirs tragiques aux longs cils posés sur moi, la jument blanche tremble.
J’ai repoussé ce mort qui m’étreint. Je ne clouerai pas sa tête à ma porte devant mes parents frappant les armes au bouclier, devant les adolescents impressionnés : pourquoi, comment ? Dis ? C’était comment ?
Je ne la porterai pas au temple, près du tombeau du vergobret2, pour grimacer à l’infini dans une niche de pierre, ses dépouilles, armes et cuirasse, offertes aux corneilles, à la déesse noire. Ma vie part à jets pressés, la terre boit le sang, le seigneur des putréfactions ce soir guette, nous guette, me guette.
Un cri presque humain, un cri d’oiseau, une corneille, une silhouette lourde qui s’approche, je ne bouge pas, mon souffle s’est ralenti, je sombre, plus aucun bruit que ce pas lourd, comme une pulsation dans mon oreille. La jument raidie regarde la vieille immense qui approche, un sac jeté sur l’épaule.
Il reste un être vivant ? Qui n’ai pas fuit, dévoré de peur devant leur folie, leurs dents découvertes en masque de mort ?
Vivant ? Grave, elle se penche, saisit le soldat mort gisant sur la mousse, le tire d’un geste ample, le jette sur son épaule, il disparaît dans le sac, masse brumeuse, à son dos. Le monde bascule, change, les arbres mêmes sont différends, ils se penchent, silhouettes inquiètes, murmurantes, une foule pressée derrière la Vieille… la jument blanche encense, un mouvement nerveux, une grande fille tombe à genoux, lève sa main pour arrêter la marche de la vieille.
Laisse-le-moi !
Il est à moi.
Ecoute ces cris, ils ne laisseront personne en vie, ils tuent jusqu’aux chiens qu’ils trouvent. Ecoute les enfants qui pleurent, les mains passées dans la chevelure dénouée de leurs mères, aujourd’hui ils ne feront pas d’esclaves, même l’or ne les intéresse plus, va à ta moisson, il te faut porter la dernière consolation, bonne mère la Terre, donne leur à boire la dernière coupe, celle qui donne la paix.
La vieille écoute, son grand corps de fer tendu contre le ciel, ses épaules formidables solidement carrées au vent du soir. Les cris montent, gémissements des victimes, hurlements des hommes à leur gorge… La vieille a les yeux qui brillent, il s’en échappe comme un voile d’eau, la mort pleure. Elle se détourne, d’un pas qui ébranle la terre, elle va vers l’oppidum.
Ton nom n’est pas Sara ?
Macha, Epona… l’oppidum s’appelait Cénabum3. Cela faisait 50 ans qu’un homme appelé Jésus Christ était né et la dixième légion ravageait les trois Gaules, sous les ordres de César.
Qui es-tu ?
Tu le sais. Ton épouse, depuis deux fois mille ans. Tu es parti vierge au combat, equites, gardant ainsi ta force intacte.
Je t’aime, je te désire avec passion, avec furie, quand tu t’approches, je suis un animal, je t’adule mais… même dans l’amour, j’ai peur de toi, de ta sauvagerie, tes dents brillent, elles déchiquettent, déchirent, tu bondis et le sang coule.
Passe tes bras à mon cou…
Elle me soulève, un coup de rein, une cavale blanche puissante qui ouvre ses naseaux au vent du soir, hennit, m’emporte en longue chevauchée parmi les buissons, les taillis, je me souviens, les matins frais, piquants, la vie qui bat, les cris de joie, je me souviens, ma main dans sa crinière, mes cuisses pressées sur ses reins, je sais, un cavalier j’étais. Je suis. »


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Viviane Etrivert-Gauthier
Contact :
mail : viv.etrivert@orange.fr
Site : liber-mirabilis.com/ceml.html

Bio : Née en 1960 en Algérie, et non à Brocéliande, on me désigne couramment par le surnom : « la fée ». Convoquons donc la magie, que je passe aux marges entre deux mondes, aux fins de raconter aux curieux de ce monde ci quelles créatures étranges évoluent pas très loin. Juriste de droit européen, j’assure la documentation de la préfecture de Région à Montpellier.

Animations : « Somnium : les voyages lunaires de Katharina et Johannes Kepler »,  animation musicale avec Pascale Scarabin, chanteuse (site web)


un beau bas de page siouplait!