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Fiche auteur > André Gardies

André Gardies
Contact :
Mail : agardies@wanadoo.fr
Site : andregardies.com  

Bio : André Gardies est né à Nîmes le 28 avril 1939. Docteur d’Etat. Professeur émérite d’études cinématographiques à l’université Lumière-Lyon 2.
Pendant près de 35 ans a publié de nombreux ouvrages spécialisés sur le cinéma.
Depuis une petite dizaine d’années est revenu à ses premières amours, la littérature.
Vit actuellement à Bernis (Gard).

Romans

  • Derrière les ponts, réédition, Encre Bleue, collection « Largevision », 2012
  • Le monde de Juliette, réédition en version numérique chez Black-ebook, 2012
  • Le train sous la neige, roman, édition de la Mouette, 2011
  • Le vieux Cévenol et l’enfant, roman, éditions du Rouergue, 2013
  • Le visiteur solitaire, éditions de Paris/Max Chaleil
  • Derrière les ponts, éd. Climats
  • Les années de cendres, éd. de Paris/Max Chaleil; réédition chez Mogador, 2010; réédition Lucien Souny, collection Souny poche, 2014
  • Le monde de Juliette, éd. de Paris/Max Chaleil

Recueils collectifs

  • Mai 68, échos du Languedoc, éditions Cap Béar, 2008, recueil collectif, Autour des Auteurs.

Essais sur le cinéma

  • Yeelen, Souleymane Cissé, essai, SCEREN/CNDP-CRDP, collection « Baccalauréat cinéma », 2011
  • Le Je à l'écran, actes du colloque de Cerisy-la Salle co-dirigé par André Gardies et Jacques Gerstenkorn, publié sous la direction de Jean-Pierre Esquénazi et André Gardies aux éditions L'Harmattan dans la collection « Champs Visuels », en novembre 2006.
  • Sur des cinéastes (Alain Robbe-Grillet, les frères Lumière)
  • Sur des ensembles (le cinéma d’Afrique noire francophone, le suspense au cinéma)
  • Sur des approches théoriques (l’espace au cinéma, le récit filmique, les mots-clés de la théorie du cinéma).
Tous les détails sont sur son site

Extraits

Derrière les ponts
éd. Climats

LES W-C

En dépit de leur appellation et d'un bel euphémisme, les lieux d'aisance, en ce temps-là, étaient toujours inconfortables : réduits obscurs et humides au fond d'une cour, guérite plantée à l'autre bout du jardin, abris précaires aux matériaux hétéroclites, installations sommaires de plein-vent (un trou, deux planches), à quoi il convient d'ajouter les innombrables, les inopinés et souvent ingénieux points de chute que le besoin, l'imagination, la poussée de l'urgence surtout, inventaient subitement au milieu des taillis, dans l'encoignure d'un mur de clôture, au pied d'un talus, derrière un tronc d'arbre ou parmi les hautes herbes, toujours chatouilleuses.
Par un miracle constant, les portes, lorsqu'il y en avait, ne fermaient jamais. Cela donnait naissance à une véritable poétique du bricolage : cordelette que l'on tirait à soi en l'agrippant afin de préserver un équilibre périlleux, clou recourbé faisant office de targette et que concurrençaient les bouts de ficelle usés par le frottement, les chevilles de bois taillé, remplacées bien souvent par de simples bâtonnets ramassés avant d'entrer, la chaînette rouillée dont les anneaux cédaient un à un, ou encore le crochet vissé dans lequel bleuissait l'index. Lorsque le temps, l'usage ou la négligence avait eu raison de toute cette ingéniosité, il ne restait plus, bras tendu, accroupi, en équilibre sur la pointe des orteils, qu'à tirer la porte vers soi, la tenir d'une main crispée tout en guettant les moindres bruits et crier avant qu'il ne soit trop tard : " y a quelqu’un !".
Destinée à ne s'accomplir que dans des lieux délabrés, relégués à la périphérie ou improvisés sous la pression du besoin, par le bannissement qui ainsi la frappait, la fonction excrémentielle se marquait du sceau de l'infamie.
L'ordre social veillait à ce que la pause quotidienne fût l'occasion d'un apprentissage, non pas seulement de l'inconfort - dont il s'accommodait sans trop de peine - mais surtout du rapport au corps. Car la défécation n'était pas, en dépit de son intimité reconnue, pour autant défalquée de la dette publique. Elle donnait lieu à un travail insidieux qui, dans le silence de son ignorance, fonctionnait parfaitement.
En refusant de la reconnaître, puisqu'il ne prévoyait rien pour l'entretien ou l'amélioration de ses lieux d'exécution, le budget familial reléguait cette activité corporelle au dernier rang des valeurs morales. Fidèle en cela, du reste, à une certaine logique. Si l'excrément n'est que le résidu d'une combustion intérieure, le reste inutile d'un cycle de transformations, s'il n'est donc qu'un déchet, sa valeur est nulle ; par là il s'exclut de l'échange social. Satisfaire ses besoins c'était donc, comme il advient au lépreux, s'exiler du monde et subir la misère du paria. Le corps déchu devenait honteux.
Surtout lorsqu'il subissait cette suprême injure qu'était l'instant de l'essuyage. Car, bien souvent, après avoir, l'œil collé entre les fentes des planches, l'oreille tendue vers l'espace invisible, guetté et prévenu toute irruption importune, au moment donc où allait prendre fin cette douloureuse attente (les genoux pliés s'étaient depuis longtemps ankylosés) puisqu'il ne restait plus qu'à procéder à une toilette hâtive, sa main d'abord, en tâtonnant dans les coins, son regard ensuite, en vérifiant ce que la première avait pressenti, constataient que rien n'avait été prévu pour effacer les traces de la souillure. Seul un reste de papier, parfois, sous l'effet des courants d'air, s'était réfugié dans un angle, mais aussi dérisoire et frangé qu'un vieux timbre de collection, ironique et désespérant, il ne faisait qu'attiser le désarroi.
L'angoisse brusquement lui chauffait les oreilles. Big Bill le Casseur, même dans ces moments où il risquait sa vie - au moins une fois par épisode -, n'avait jamais connu pareil péril. Son exemple ne pouvait lui être d'aucun secours ; lui aussi l'abandonnait lâchement, seul au fond de sa guérite.
Pas question d'attirer le ridicule sur soi en appelant pour réclamer le papier absent ; il fallait, comme dit le langage d'aujourd'hui, s'assumer.
Certes, les zébrures qui graillonnaient sur les murs - preuve tangible qu’il n'était pas le premier à subir pareille déconvenue - lui suggéraient une solution, mais il y répugnait. Alors après avoir, agenouillé, le nez écrasé contre les planches, glissé le bras vers l'extérieur dans le bâillement de la porte et tâtonné comme un aveugle, à la recherche de quelques plantes miraculeuses à larges feuilles, puis, à défaut, d'une touffe d'herbe introuvable, il ne restait plus qu'à tenter une sortie. Toutes les précautions ayant été prises pour ne pas être vu, il s'agissait, à croupetons, les jambes entravées par la culotte baissée, de filer au plus vite, en se déhanchant comme un canard, jusqu'au plus proche taillis protecteur.
L'économie domestique inculquait les principes de la morale plus sûrement encore qu'un livre de préceptes, car son efficacité provenait de son lieu d'application : c'était sur le corps - les gestes, les désirs, la fatigue, la gourmandise ou les répulsions - qu'elle exerçait son travail, à la façon de cette machine qui assujettissait les bœufs et les chevaux difficiles et que désignait justement - et étymologiquement- le mot "travail".

IMAGES D’HIVER

Pourquoi cette présence têtue des départs matinaux pour l'école, dans la nuit de l'hiver ? Les pédales étaient grippées par le gel. Le vent soufflait sur les gerçures des cuisses nues et les moufles tricotées avaient souvent des trous. Il traversait les halos des réverbères avant de replonger dans la pénombre. En passant dans les ornières gelées, la roue faisait craquer la glace. La bobine de la dynamo ronflait contre le pneu, et ce bruit, répété, lancinant, devenait un étrange compagnon de route. Peu à peu, de l'engourdissement douloureux, montait le sentiment de soi, avec un goût de solitude.
L'école était loin, beaucoup plus loin qu'au printemps. Il y avait dans ces trajets comme l'égarement que produit la fin d'un amour.

Au crépuscule, porté par le vent du nord, il entendait le sifflet des locomotives, parfois le roulement du convoi lui-même, qui se propageait dans la nuit. Ces signes d'une lointaine activité humaine pénétraient comme par effraction dans la cuisine et soulageaient l'ennui des devoirs. Le nez penché sur les carreaux du cahier, les doigts tachés d'encre, distrait, le regard absent, il suivait mentalement le fanal rouge du dernier wagon qui s'enfonçait dans l'obscurité.

Dans le couloir du rez-de-chaussée, le poêle a été installé. Il ronronne à peine et résiste tant bien que mal aux souffles du mistral qui siffle sous les portes. Toutes les pièces alentour plongées dans la nuit, la maison se tait. L'oncle travaille au garage, là-bas. Bientôt il longera le chemin bordant les boxes, poussera la porte d'entrée sans un mot, allumera l'ampoule de la cuisine avant de réactiver le fourneau à coups de tisonnier puis de faire chauffer la soupe. Il sera huit heures du soir.

D’autres images résistent encore, incrustées dans sa mémoire à la façon de ces insectes d’une autre ère, que l’ambre fossile a définitivement saisis.
Dans le jardin nu, un épouvantail s'effiloche : de grands lambeaux claquent sous le mistral.
Le mâchefer du chemin ne crisse plus, il craque.
Emmailloté de paille, le robinet de l’abreuvoir goutte gomme un métronome dans la nuit froide du matin.
Deux manchons, fixés sur le guidon, habillent le vélo de l'oncle.
L'ampoule du garage s'allume tôt et la fenêtre orangée se découpe longtemps dans la nuit.
Le cochon grogne ; l'odeur aigre des pommes de terre fermentées s'échappe du box où cuit sa pâtée. C'est dimanche matin.
Il se souvient aussi que, ce même jour, on n’entendait pas les cloches, comme si l’air était gelé ; seulement de temps à autre un marteau qui tapait sur une enclume lointaine.

 

Le monde de Juliette
éd. de Paris/Max Chaleil

1
La mer ! Oui, la mer !… L’odeur âcre et iodée du varech… Il suffit de fermer les yeux et elle est là, toujours aussi entêtante, comme si c’était hier, avec le clapotis des vagues inlassablement répété… Et cette sorte de muraille à demi immergée, faite de gros rochers empilés… oui, je la revois nettement, elle enfermait un bassin d’eau si peu profonde que les enfants s’y aventuraient sans risque… au-delà se répétait le moutonnement de la mer, gris, jusqu’à perte de la vue. Rien de commun avec la grande baignoire du livre de lecture, dans laquelle s’amusaient le garçonnet et la fillette ; fallait être bête pour imaginer la mer comme ça, seulement j’étais toute petite alors, nichée là-haut dans ma serre cévenole, ignorante ; d’ailleurs la mer, qui la connaissait autour de moi ? Elle n’était qu’un mot magique…Cette bordure de rochers … où ? A Cavalaire ? Non, là, c’était une sorte de digue, à l’entrée du port… Le Grau alors… Ce devait être plus tôt ; deux ou trois ans peut-être. A la sortie de la guerre ? Oui, puisque je me revois avec mon grand maillot noir, d’une seule pièce, qui baillait entre les cuisses. Quelle honte, ce maillot. Le bikini, bien sûr, il est venu plus tard. Sur la couverture de Cinémonde d’abord, puis à la plage. Effectivement, le premier été, je portais mon grand maillot d’une seule pièce. D’ailleurs il doit être sur une photo…Voilà… Avec mes cheveux courts et blonds. La décoloration, pendant longtemps mon seul luxe !... Fin juillet 1945. Ca sert d’inscrire les dates parce qu’au moins on est sûr ; la mémoire, il arrive toujours un moment où elle te trompe. Raymond avait installé la caravane-camping directement sur la grève, à l’abri des maisons du front de mer. Parce qu’ailleurs c’était dangereux : des mines, il y avait des mines partout. Trop peu de temps que la guerre était terminée. La guerre ! Les bombardements ! Rien que d’y penser, j’en tremble encore. Cent mètres à gauche, jusqu’au môle, cent mètres à droite jusqu’aux premières dunes et pas plus ; c’était la zone de sécurité ; la seule partie déminée. Celle où mon grand Jacques et mon petit Gilles, avec leurs rares copains, devaient rester à portée de regard. Quelle angoisse quand l’un était absent ! Les appels derrière les dunes …la plage qu’on arpente … l’attroupement sur le môle … Et puis ce jour, ce jour terrible où la barque s’est éloignée, emportée irrésistiblement par le mauvais courant du sud. Et moi qui étais là bêtement, sous l’auvent de la caravane, à éplucher mes légumes, plongée dans la lecture de Vogue magazine ; quand j’ai levé la tête, je l’ai vue au loin, après la ligne de rochers, au-delà du deuxième banc de sable, là où l’on n’avait plus pied depuis longtemps. Et j’ai crié : « Ne sautez pas ! Ne bougez pas ! On va venir vous chercher ! Vous n’avez pas pied ! » L’affolement ! Je le savais que cette vieille barque prenait l’eau, qu’entre les planches, elle s’infiltrait insidieusement. Elle se glissait sous les pieds d’abord, ensuite gagnait les orteils, puis les chevilles tandis qu’inexorablement la barque s’enfonçait. Elle allait finir par couler. Et Jacques, et Gilles, et même Max leur copain, qui ne savaient pas nager ! Pas de rames non plus, juste peut-être leurs pelles à sable. J’ai couru alors, éperdue, jusqu’au Centre de secours maritime. Fermé. J’avais beau cogner du poing contre le grand portail rouge, personne ne répondait. Je suis revenue en courant sur la plage. Elle était déserte. Trop tôt le matin, trop tôt aussi après la guerre : aucun vacancier. Et puis voilà que Jacques, là-bas, au loin … « Non, ne saute pas ; tu n’as pas pied ; tu vas te noyer ; attends ! » Il a sauté. Je l’ai entendu hurler de toutes ses forces « Maman ! » Ce cri, cet appel, pendant des années, je l’ai eu dans l’oreille. Et encore aujourd’hui je l’entends. Jacques a disparu. Gilles aussi a hurlé, et Max. Alors je me suis précipitée dans les vagues, marchant, courant, tombant, me relevant, luttant contre la résistance de l’eau, contre le désespoir. Et puis Jacques a reparu, accroché d’une main à la barque, crachant et vomissant l’eau salée qui l’étouffait, mais vivant. Alors, derrière moi, venant de la plage, il y a eu, tout à coup, la voix de cet homme qui, de toutes ses forces, me criait de m’arrêter, qu’il arrivait. Je me suis retournée. Il venait vers moi, sautant à grandes enjambées, torse nu, vêtu non pas d’un slip de bain mais d’un long caleçon blanc. Oui, je sais, dans des circonstances pareilles se fixer sur un tel détail, c’est ridicule, mais va-t-en savoir ce qui se passe dans la tête à ce moment-là ! Il m’a dépassé, a plongé, nagé à brasses précipitées, la tête droite, le regard fixé vers la barque, là-bas, au loin. Et moi de crier encore : « Ne bougez pas, on arrive ! Jacques accroche-toi ! Tiens bon !… Non, Gilles, non, n’y va pas ! » Sur la plage des gens se sont attroupés, impuissants, ont crié eux aussi. Et puis Jacques … sa main qui glisse, qui décroche. Il ne sait pas nager. Il va couler. Et l’homme qui est trop loin encore, qui peine pour avancer. « Jacques ! » Au loin, cette tête qui plonge et qui reparaît entre les vagues. Mais oui, c’est bien Jacques qui se débat, qui nage, oui, qui nage comme il peut. Il va s’épuiser ! Et je vais vers lui. Je veux arriver avant que ses forces ne le quittent. Il me l’a raconté après, bien des fois. Il croyait avoir pied et avait plongé pour pousser la barque. Sa terreur quand il a coulé ; sa panique après, quand il n’eut plus la force de rester accroché. Il a tout lâché. Etouffé par l’eau salée qu’il avalait. Il a remué les bras, les jambes, comme il a pu, comme je le lui avais montré si souvent. Il me voyait là-bas loin, il lui fallait arriver à l’endroit où l’on a pied, il s’époumonait, épuisé, c’était ça ou couler. Et puis le moment où je l’ai saisi par les deux bras, tiré jusqu’à la plage. Sauvé, il était sauvé !
[…]

 

Les années de cendres
éd. de Paris/Max Chaleil

Chapitre 1

« Sur ma droite, toujours cent quatre-vingt-quatorze mille cinq cents ! »
La troisième et dernière bougie diminuait régulièrement. Mais pas assez vite. Quelques secondes encore à tenir. Pourvu qu'au tout dernier instant, l’autre, là-bas, n’aille pas relancer. Non, d’un seul coup, ça y est, la flamme s’est éteinte.
« Adjugé. Le lot n° 8, consistant en un bâtiment et ses dépendances, anciennement à usage d’école publique, est vendu pour la somme de 194 500 francs. Si l’acquéreur veut bien s’approcher... »
Naturellement, quand je me suis avancé, tous les regards m’ont accompagné. Dans la petite salle de la mairie, les curieux n’étaient cependant pas très nombreux. Peut-être une vingtaine ; des hommes surtout. Si j’en croyais leur tenue et la familiarité de leurs échanges, il devait s'agir des habitants de la commune. Normal. C’était tout de même un peu de leur patrimoine et, pour beaucoup, une partie de leurs souvenirs qui passaient aux mains d’un étranger.
« Vos nom et prénoms ?
- Valat, Michel, Claude.
- Vous êtes né à ?
- Nîmes ; le 8 mai 1945.
- Fils de ?
- Ulysse Valat et Suzanne Rivière… »
Étranger, je ne l’étais pas vraiment, mais ils ne pouvaient pas le savoir. Car ils ne pouvaient savoir que mon histoire avait commencé chez eux. Moi-même, quelques mois auparavant seulement, je n’imaginais pas que sous la poussée d’un désir aussi violent qu'inattendu je parcourrais à maintes reprises les lacets de cette serre du mont Lozère. Que pendant plusieurs week-ends je viendrais m’imprégner de cette lumière éclatante qui découpe les châtaigniers, noirs sur bleu de ciel, traquer ces paysages dissimulés entre les arêtes schisteuses, rêver devant cette bâtisse aux volets refermés sur le passé et à la toiture de lauzes, pesant comme un couvercle. Et que la nécessité d’entrer en possession de cette ancienne école s’imposerait à moi comme une évidence têtue.

[…]
Brindoux, vendredi 1er octobre 1943

C'est fait, la rentrée a eu lieu ce matin. Avec toute la bousculade causée par l’installation puis les préparations, je n’ai guère eu de temps pour une pause. Aujourd’hui seulement, et encore parce que je m’y oblige, je peux consacrer quelques brefs instants à ce cahier de notes personnelles. Je tiens à le commencer très rapidement : j’ai tellement de choses à raconter, tant de sensations à noter, tant de détails à mémoriser. Il faudra que je m’astreigne chaque jour, ou presque, à prendre l’encrier et le porte-plume. Le mieux serait d’écrire le soir, à condition que je ne sois pas trop éreintée par ma journée de travail. À la condition aussi que mes réserves de bougies soient suffisantes ; on m’a déjà prévenue que les coupures d’électricité étaient fréquentes. À la condition encore de ne pas veiller trop tard le soir, cela ne manquerait pas de susciter des curiosités malsaines et, qui sait, d’attirer l’attention de quelques dangereux indésirables.
À ce propos, je n’ai aucune nouvelle de U. Le fait d’avoir demandé ma mutation ici, afin de me rapprocher de lui, ne sera peut-être pas aussi bénéfique qu’on l’avait espéré. Il paraît que lorsqu’ils sont « en campagne », il ne leur est quasiment plus possible de s’éloigner de leur base. La « nature » ou la famille, à eux de choisir. Je dois tout de même garder espoir ; à l’occasion de quelque « course » ou de quelque ravitaillement, il arrivera bien, une fois ou l'autre, à se glisser jusqu’ici pour m’embrasser. En tout cas, je me sens infiniment moins coupée de lui que l’an dernier à Nîmes. Il me suffit – et j’en ai déjà fait l’expérience depuis mon arrivée – de regarder vers les crêtes voisines, ou plus loin vers le mont Lozère, pour sentir sa présence, là, quelque part, dans l’ombre, pour imaginer que lui aussi souvent tourne son regard et ses pensées vers Brindoux.
U., tu me manques. Ce soir j’aurais aimé poser ma tête contre ton épaule. J’aurais aimé fermer les yeux pour écouter, recueillie, le silence…
Je vais essayer de m’endormir avec cette tristesse amoureuse qui me rend si proche de toi.

Je feuilletai rapidement la suite pour m'en assurer : c'était bien un journal, tenu par ma mère ! Les dates, l'écriture, l'initiale U. pour Ulysse mon père, tout concordait. L'émotion déferlait, prête à me submerger. La confusion aussi, entre cet événement présent si fort, et le passé qu'il suscitait, si violent ; entre l'irrévocable que disaient ces cahiers dans leur matérialité et la vie que leur contenu ressuscitait ; entre la douleur de la perte réveillée et la joie provoquée par cette voix revenue du sommeil éternel.

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