Pierre Pitiot
Biblio
- Le Figuier, recueil de nouvelles, éd. Domens - 2008
- Marius et Ulysse - éd. Domens - 2005
- Bernardo Bertolucci ( id.) éd. Gremesi -1999 (en italien)
- Les Voyageurs de l'Immobile - éd.Climats - 1994
- Sur Bertolucci ( co-auteur JC Mirabella) -éd Climats- 1991
- L'année 28 au cinéma - (éd. du Signe-1974) (en collaboration)
- Cinéma de mort - éd. du Signe - 1972
Extraits
1 - Cinéma de mort
éd. du Signe 1972
LA MORT DANS L'ÂME
L'esprit des hommes de ce siècle, pour ceux d'entre eux, du moins, qui attachent encore de l'importance à l'esprit, n'est orienté seulement vers l'avenir, comme on pourrait le croire, mais aussi vers le passé. Il ne s'agit pas d'une nostalgie blâmable, mais plutôt d'un souci de bilan; bilan d'une civilisation en train de passer, bilan d'un monde qui pourrit lentement et qui s'écroule par pans entiers; et nous revenons ainsi vers la phrase de Nietzsche citée plus haut: "Ce phénomène naturel qui précède la nuit".
Nous doutons de nous-mêmes, nous vivons dans une inquiétude constante quant à notre devenir, à notre pouvoir de créer ; nous éprouvons le sentiment du "tout est dit" ; certes, nous avons vaincu maints obstacles, mais à l'arrivée, la mort est là, implacable, certaine (Jules Renard disait "l'homme ce condamné à mort ")
Par-delà les promesses de l'avenir, la mort est à nouveau notre seule certitude, notre mort personnelle et celle du monde qui nous entoure.
Toute réflexion sur le baroque part de cette certitude, qui n'est d'ailleurs pas nouvelle. L'homme du XVIIe siècle, le post-renaissant qui jouit d'une appellation "baroque" contrôlée, la connaissait déjà.
2 - Les Voyageurs de l'Immobile
éd. Climat -1994
A l'origine de la pensée Méditerranéenne, on trouve, entre autres questions, celle de la réalité du mouvement qui continue de se poser de nos jours à travers un état d'esprit assorti de pratiques culturelles.
D'autre part, le système de représentation utilisé par les pays méditerranéens et surtout par l'Italie, a été porté par le souci de rendre aussi fidèlement que possible la réalité fut-ce au prix de pratiques parmi les plus illusionnistes qui soient.
A l'intersection de ces deux courants jaillit, de la fin du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, l'art baroque dont Braudel assurait qu'il était "la derrière exportation culturelle de la Méditerranée".
L'auteur avance l'hypothèse que le cinéma n'est rien d'autre que la continuation de l'expression baroque par de nouveaux moyens. Mieux, il souligne aussi comment des gens de cinéma prolongèrent à travers leurs créations une vision du monde qui fut d'abord celle du seicento italien.
FAUX MOUVEMENTS DANS UNE CHAMBRE OBSCURE
Rêvons… Rêvons qu'un de ces princes du baroque, capable de recréer le mouvement par le seul trajet de son pinceau, ait été ,aussi un bricoleur habile, un de ces ingénieux touche à tout, plus tard célébrés par le concours Lépine, supposons, par exemple, un Andrea Pozzo, en proie au démon de la découverte, qui n'aurait rien ignoré de la camera oscura sous sa forme miniaturisé, ni de la propriété qu'ont les sels d'argent de s'altérer à la lumière, propriété que l'on connaissait déjà de son vivant. Toujours hanté par ses ambitions illusionnistes, quasiment fanatisé par son désir de représenter le mouvement dans la profondeur, le voici qui, par un coup de génie, établit un lien entre les deux, camera et sels d'argent, et, sautant à pieds joints par-dessus les deux siècles à venir, invente d'un même coup le film et la projection cinématographique !
Là s'arrête le rêve et cesse le scénario de science-fiction raconté au futur antérieur. Dans ce domaine-là, aussi, il faut "laisser du temps au temps" et attendre au moins deux cents ans avant que ne se matérialise ce vieux rêve des artistes baroques, le cinéma.
3 - Marius et Ulysse
éd.Domens - 2005
Pourquoi nous avoir dissimulé si longtemps la vérité sur l'Odyssée, sur Ulysse, sur les habitants de l'Olympe? Pourquoi ne pas nous avoir révélé la vraie nature d'Homère, aède de parade mais journaliste alcoolique … ?
Voici enfin des révélations incontestables (et courageuses) sur le vrai déroulement du voyage d'Ulysse que la rancune des Dieux envoya non seulement dans l'espace de la Méditerranée mais dans ses temps futurs ?
L'auteur, qui a reconstitué les événements avec minutie, nous montre Ulysse et ses matelots, abandonnés sur une plage du golfe du Lion au début des années cinquante, époque heureuse pour la majorité des Français, douloureuse pour le mari de Pénélope et ses marins grecs, persécutés par Poséidon. Athéna, heureusement, veille sur lui, mais aussi Marius, enfant du pays, qui lui accorde son amitié et dévoile au héros la vraie nature de la Méditerranée.
Entre enquête policière, conte fantastique, récit mythologique et chronique en forme de galéjade, Pierre Pitiot nous embarque dans une histoire ébouriffante, haute en couleur, qui est aussi un chant d'amour vibrant à la Mare Nostrum.
RETOUR À ITHAQUE
[…] Le brouillard du matin a bu l'espérance du jour et, du proche océan d'où pointent les aurores ne sourd qu'une rumeur profuse. Frappé par le surgissement de la lumière, Ulysse s'éveille lentement ; c'est l'heure trouble où la conscience baigne encore dans le sommeil ; il est étendu sur la grève et pense qu'il a dû s'endormir là sans pouvoir se rappeler les circonstances qui l'ont amené si prés du rivage. Sont-ce les Phéaciens qui l'y ont déposé, totalement inconscients ?
Mais, s'interroge alors Ulysse, c'est la seconde fois ? La première, en effet, fut un leurre, puisque ce fut le point de départ d'un nouvel exil, non seulement dans l'espace, mais, qui plus est, dans le temps.
S'apercevant que rien de fâcheux ne survenait, il chasse de son esprit questions et souvenirs, y compris celui de Nausicaa.
Il se soulève alors à demi sur le sable, regarde autour de lui et reconnaît les lieux : ce sont les mêmes que Marius a peints sur le mur de son cabanon; c'est une plagette qu'il avait souvent fréquenté étant enfant, avec ses compagnons de jeux. Tout lui paraît alors à la limite de l'incompréhensible.
« Longtemps je me suis levé de bonne heure, soupire-t-il, mais avec l'âge, l'aurore aux doigts de rose commence à me “ les broyer menues ”. Il s'étire voluptueusement, ainsi qu'il le faisait pendant son adolescence, s'émerveillant de la souplesse de ses membres ;le coté de son visage qui a reposé sur le sol est incrusté de sable mêlé à de minuscules débris de coquillages.
Il se lève et va se rincer dans la mer, qui, loin d'être couleur de vin, se révèle d'une infinie transparence ; l'air léger mais immobile laisse présager l'embrasement des heures à venir.
D'un coup, sa tête lui semble presque vide, comme si elle se trouvait incapable de la moindre anamnèse, car son esprit s'est brutalement délesté de la plus grande partie de ce savoir accumulé qui lui avait permis de survivre sans trop de difficultés dans des mondes à venir. Tout juste montent en lui d'inexplicables bouffées d'émotion qui se sont substituées à ces souvenirs ;il ne le sait pas, mais seule demeure en lui la mémoire du cœur.
Il se trouvait placé devant un mystère insondable qui ne relevait pas tant de son retour, si souvent espéré, si souvent ajourné vers son île natale et vers les siens, que de la manière grâce à laquelle ce retour s'était effectué. Jusque-là, il n'avait jamais prêté une attention particulière aux images, pas plus à celles qui ornaient les murs qu'aux dessins figurants sur les assiettes ou sur les vases. C'est dire son étonnement devant les photographies qu'il avait découvertes dans le monde futur ;mais il s'était aussi extasié devant les tableaux et les dessins de Muges, qui relevaient d'une peinture figurative en diable. Aussi ne s'était-il pas étonné devant la fresque murale présentant une ressemblance absolue avec une plage d'Ithaque ; ce qu'il n'arrivait pas à s'expliquer, c'est la possibilité qu'ils avaient eu, lui et ses compagnons de pouvoir outrepasser les deux dimensions du mur, d'avoir pu pénétrer cette surface plane mais parfaitement trompeuse puisque son à-plat dissimulait avec une quasi-perfection la troisième dimension qui leur avait permis ce voyage de retour.

mail : pierre.pitiot3@free.fr
Bio : Pierre Pitiot réside à Montpellier où il est né en 1932. Après l'obtention d'une licence en droit et des études d'histoire de l'art, il exerça une profession libérale avant de devenir le premier directeur de la Médiathèque Fellini de 1987 à 1997. Visiting professor à l'Université de Louisville (USA) , il enseigne pendant onze ans le cinéma dans un lycée de Montpellier; il est actuellement chargé de cours à l'université.
Conférencier en France et à l'étranger, animateur de manifestations cinématographiques, il a rédigé de nombreuses chronique pour la télévision, la radio et la presse écrite et crée, au Corum, en 1993 le premier Café-Cinéma de la région; il prépare actuellement un recueil de ses principales chroniques. Il est chevalier dans l'Ordre des Arts et Lettres.