Joëlle Wintrebert
Romans
- La Chambre de sable, 2008, Glyphe.
- Les Amazones de Bohême, 2006, éd. Robert Laffont.
- Le canari fantôme, 2005, Balzac éd.
- Pollen, 2002, éd. Au Diable Vauvert. Prix Rosny 2003.
- Lentement s’empoisonnent, 1999, éd. Flammarion.
- La colonie perdue, 1998, éd. Seuil.
- Les diables blancs, 1993, éd. Gallimard, Prix Amerigo Vespucci/Saint-Dié-des-Vosges 1993.
- Le Créateur chimérique, 1988, éd. J’ai Lu, Grand Prix de la Science-Fiction française 1989.
- Bébé-Miroir, 1988, éd. Fleuve Noir.
- Chromoville, 1984, éd. J’ai Lu. Réédition 1994. Traduit en polonais par la K.A.W. 1988.
- Les Maîtres-Feu, 1983, éd. J’ai Lu. Réédition 1993.
- Les Olympiades truquées, 1980, éd. Kesselring. Réédition (version entièrement remaniée), 1987, éd. Fleuve Noir, Prix Rosny Aîné 1988. Nouvelle version, éd. Orion, janvier 1999. Réédition éd. J’ai Lu, 2001.
Romans jeunesse
- Un prince pour Ioan, 2003, Romain Pages Editions (illustrations François Bouët).
- Le roi des limaces, 1998, éd. Magnard (illustrations Pierre Fouillet).
- Les Ouraniens de Brume, 1996, éd. Nathan (ill. Bruno Pilorget). Traduit en italien : I vampiri del pianeta Bruma, 1998, éd. Giunti. Traduit en grec.
- L’Océanide, 1992, éd. L.D.P.J. Hachette. Réédition éd. Castor Poche Flammarion, 1998.
- Comme un feu de sarments, 1990, éd. Hachette. Réédition au L.D.P.J., Hachette 1994. Trophée CHENE 1995. Réédition octobre 1998. Nouveau titre :
- La fille de Terre Deux, 1987, éd. Bordas. Réédition remaniée, éd. Castor Poche Flammarion, 1997 (ill. Sylvain Savoia).
- Kidnapping en télétrans, in JE BOUQUINE n° 10, 1984, Bayard-Presse (ill. Yves Chaland). Réédition au Livre de Poche Jeunesse, Hachette, 1988. Réédition Bayard-Poche, Bayard-Editions, 1994. Réédition JE BOUQUINE, n° spécial été 1999.
- Nunatak, 1983, éd. Casterman. Réédition remaniée, Castor Poche Flammarion, 1998. Nouveau titre : Les gladiateurs de Thulé.
Recueil de nouvelles
- Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage. Traduit en roumain : Heteros Si Thanatos, 1999, éd. Dacia.
Cinéma
Télévision
- 1973-1974 : Scénarios pour la série Arpad le Tsigane.
- 1985-1987 : Scénarios, adaptation et dialogues pour les séries télévisées Les Mondes Engloutis et Rahan. Diffusion A2, TF1, Canal+, Téléluxembourg, Télé Monte Carlo, Télédistribution A2, TVI Canal 27, RTL Canal 21, RFO, Cablodistribution TF1, TV 4 Saisons, Télédistribution TF1, Télé Genève, Télévision Radio Canada, etc.
Nouvelles
- Matridi : L’étoile des autres n°1, 1976.
- Qui sème le temps récolte la tempête : Univers 09, 1977, éd. J’ai Lu. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd Encrage.
- Optimum avec Optima : Alerte 1, 1977, éd. Kesselring.
- Il ne faut pas jouer avec les enfants : Pardonnez-nous vos enfances, 1978, éd. Denoël. Traduit en allemand : Der König mit der Goldmaske, 1985, Ed. Suhrkamp. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, Ed. Encrage. Traduit en roumain : Luceafàrul n°17, 1997. Traduit en mexicain : Blanco Mòvil 87, 2002.
- L’Elysée : Vampirella nouvelle série n°2, 1978, éd. du Triton.
- Le plaisir de la marche : Les lolos de Vénus, 1978, éd. Kesselring.
- Le verbiage du verbic : Fiction n° 297, 1979, éd. Opta. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage. Traduit en roumain : Fictiuni n°1, 1998.
- Le nirvana des accalmeurs : Des métiers d’avenir, 1979, éd. Ponte Mirone. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage.
- La créode :Univers 17, 1979, éd. J’ai Lu. Réédition dans L’année 79-80 de la SF et du Fantastique, 1980, éd. Julliard. Traduit en espagnol dans le mensuel Zikkurath n°3. Prix Rosny Aîné 1980. Réédition dans Les enfants du mirage, 2001, éd. Naturellement et Les navigateurs de l’impossible, 2001, éd. Imaginaires sans frontières.
- Tristes tropismes : Que sont les fantômes devenus ?, 1980, éd. NEO.
- Et après ? : Libération du 24/06/1980. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage.
- Sans appel : Mouvance/L’espace, 1980. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage.
- Métro-boulot-psycho : Science-Fiction et Quotidien n°11, 1981.
- Hétéros et Thanatos : Univers 1982, éd. J’ai Lu. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, Ed. Encrage.
- Les Polychromes : Sérigraphie métallisée. Tirage limité à 200 exemplaires, auto-édition, 1982.
- Gribouille, arrête de secouer la maison ! : Le jeu de l’humour et du bizarre, 1983, éd. Valéry.
- Hurlegriffe : Fiction n°342, 1983, Nouvelles Editions Opta. Traduit en roumain : Fictiuni n°1, 1998. Rédition dans le recueil homonyme, 1996, éd. Encrage
- Omphalos : Le Quotidien de Paris du 08/03/1984.
- Fontaraigne : Mouvance/Pathologie du pouvoir, 1984.
- In Memoriam : N comme Nouvelles n°4, 1986, éd. Neressis.
- Tranfusion : Univers 1988, éd. J’ai Lu. Traduit en américain : Full Spectrum 3, 1991, Bantam Doubleday. Réédition dans Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage. Traduit en roumain : Almanah Anticipatia 1998, éd. S.C. Stiinta & Tehnica SA, Bucarest 1998.
- La voix du sang : Nouvelles 90, 1991, éd. Messidor/La Farandole.
- Victoire : Territoires de l’Inquiétude - 5, 1995, éd. Denoël.
- Alien Bise : Destination Crépuscule, 1994, éd. A.D.C.
- L’été des Martinets : L’encrier renversé, 1994, primée au Concours 1994 de nouvelles de Castres/L’encrier renversé.
- L’oeil rouge du coutelier : Territoires de l’Inquiétude - 8, 1995, éd. Denoël.
- Les Esthètes : Hurlegriffe, 1996, éd. Encrage. Traduit en roumain : Alternativ SF - quotidien Independentul. 21 mai 1997.
- Pur Esprit : Etoiles vives 2, 1997, éd. Etoiles Vives. Rédition dans Hauteurs n°5.
- La fiancée du roi : Escales sur l’horizon, 1998, éd. Fleuve Noir. Réédition dans Nouvelles des siècles futurs, 2004, éd. Omnibus.
- Jour de lessive : 13, cours des Chevaliers du Mail, 1998, éd. du Ricochet.
- Les enfantômes : REG’ARTS n°18, 1998, LB Communication.
- Phéromones : Agenda 1999 de la science-fiction, octobre 1998, Eden Productions.
- Imago : Escales 2000, 1999, éd. Fleuve Noir.
- La fille lune : Contes et Légendes de l’an 2000, 1999, éd. Nathan. Traduit en espagnol : Cuentos del año 2000, 2002, éd. Anaya.
- La femme est l’avenir de l’homme : Cosmic Erotica, 2000, éd. J’ai Lu. Traduit en italien.
- La Journée de la Guerre : Inventer la paix, 2000, éd. Librio-Unesco. Réédition 2003.
- Avatar : Escales 2001, 2000, éd. Fleuve Noir.
- L’oasis : Futurs à vendre, 2000, éd. Mango.
- La proie : Douces ou cruelles, 2001, éd. Fleuve Noir.
- Crépuscule : Vigne en Languedoc-Roussillon, 2003, Cardabelle éditions.
- Les enfants du vent : Septimanie n°1, 2004, Région Languedoc-Roussillon.
- Arthro : Premiers contacts, 2005, éd. Mango.
- Bébé Tigre : La Liberté de l’Est, 17 mai 2005.
- Invasive évasion : Noirs scalpels, 2005, éd. Le Cherche Midi.
- Cendres : Utopiæ 2005, 2005, éd. L’Atalante.
Divers
- Amazones, Dessins de Caza, texte de Wintrebert, éd. Le Pythagore. 1996
- Le Languedoc Roussillon, Poésie sur photos, (collectif), Romain Pages Editions. 1997
- Traductions de l’anglais et nombreuses préfaces.
Anthologies
- Univers 1983, éd. J’ai Lu.
- Univers 1984, éd. J’ai Lu.
- Univers 1985, éd. J’ai Lu.
- Petite anthologie du fantastique, 1995, (avec Michel Piquemal), éd. Sedrap. Réédition 2003.
- Petite anthologie de la science-fiction, 2001, éd. Sedrap.
Extraits
1 - Les Amazones de Bohême
éd. Robert Laffont
Prologue et premier chapitre
BŒMIA, ANNO 765
Blottie sur le toit, dans l’ombre du frêne, la petite est invisible. Elle renifle et brandit les poings, ivre de son sentiment de puissance. Il y a moins d’une lune, elle n’avait pas encore eu l’idée d’escalader l’arbre pour gagner son refuge.
De sa maison, bâtie en hauteur, la petite domine le chaume terne des autres habitations du village, la boucle d’argent de la rivière, la toison fauve des champs dans la vallée où s’activent de minuscules silhouettes.
La petite s’étire. Depuis que les jumeaux sont morts, elle est désœuvrée. Trop jeune pour la moisson, sans bébés à garder, juste les oies, les poules, le coq à surveiller. Elle sourit. Pour elle qui s’est juchée sur le toit, il n’est pas difficile de s’assurer un ciel vide de tout rapace. Quant au renard, il ne vient que la nuit. Et ce sont les chiens, alors, qui donnent l’alerte.
Des rires ? La petite sursaute, furieuse de s’apercevoir qu’elle s’est endormie. Elle scrute l’immensité, soulagée de ne trouver, glissant entre les nues, qu’un essaim de martinets qui piaillent.
Son attention revient aux voix des intrus. Elle a clairement reconnu le timbre flûté de sa sœur. Et il n’est pas difficile d’identifier Palek à ses accents pâteux.
La petite déteste Palek. Le gros garçon lui a ravi l’adoration de sa sœur. Terminé le doux abri des bras blonds et les baisers qui lui mangeaient le visage à toute heure. Depuis l’arrivée de Palek au village, Milehna n’a plus de temps pour la petite. Parfois, elle la rembarre : « Tu es trop vieille ! » dit-elle en fronçant les sourcils. La petite pleure. Elle voudrait bien être vieille, sauf pour Milehna. La petite pleure et Milehna fronce encore les sourcils, lâche un rire et la serre, la serre à l’étouffer. Mais la petite sait que bientôt l’amour de Milehna ne sera plus pour elle mais pour le gros garçon, et ses sanglots redoublent.
Dans la maison, ce sont les rires qui redoublent. Ulcérée, la petite écarte le chaume. Ils n’ont pas le droit d’être là, les deux grands, ils devraient être aux champs. Elle découvre un spectacle étrange : sa sœur allongée nue sur le long banc de pierre que couronnent les meules. Palek a puisé une poignée de farine dans la jarre à leur pied, il fait couler la poudre sur le corps dénudé, ses grosses mains lentes l’étalent partout, jusque sur le visage où les boucles d’or ont piégé la lumière. La petite retient son souffle. C’est comme si Milehna devenait soudain un autre être, immatériel et redoutable, un esprit lunaire. La petite se hasarde à prier ardemment cet esprit qu’il sauvegarde toujours l’amour entre les deux sœurs. La magie se casse en même temps que résonne le rire épais de Palek. Tandis que le gros garçon profane le corps immaculé de Milehna, la petite ferme les yeux : elle ne veut plus rien voir, elle ne veut plus rien entendre, elle voudrait que Palek soit mangé tout cru par un dieu.
Mains serrées sur les oreilles, paupières serrées sur les yeux, lèvres serrées sur le cri qu’elle voudrait pousser pour se délivrer, la petite entend, malgré cet écran entre elle et le monde, que les bruits ont changé. Piaillements des animaux, sabots résonnant sur la pierre, portes qui claquent, les exclamations brutales de voix étrangères… La petite plaque son œil au trou dans le chaume à l’instant où une lance traverse le dos de Palek, encore accouplé.
Le guerrier saisit le gros garçon par les cheveux, l’arrache au corps de son amante et le scalpe, riant au hurlement de Milehna qu’il asperge avec la dépouille. Mille gouttelettes rouges dessinent la constellation de la mort sur le fard blanc.
Médusée, la petite voit Palek tomber au sol. Elle se mord la lèvre, incapable de détacher son regard du crâne saignant. Le dieu cruel qui a exaucé son souhait va-t-il venir finir sa tâche et dévorer le garçon ?
Deux guerriers attrapent Milehna. L’un aux pieds, l’autre aux mains. Ils sortent de la maison, étirant entre eux leur proie qui pleure et qui se cabre. La pièce retrouve son calme. N’étaient le cadavre et les gouttes de sang qui luisent dans la lumière issue de la porte, elle semblerait normale. La table est à sa place, flanquée de ses quatre bancs courts en chêne, les rayonnages intacts portent leur chargement d’ustensiles, les deux coffres sculptés n’ont pas cessé d’orner le mur nord, et la toile bise que la mère vient d’ébaucher attend toujours ses doigts agiles sur le métier à tisser.
Dehors, rires et cris. À quoi s’ajoute une rumeur lointaine. La petite frissonne et se dresse. Au loin, les champs. Une troupe de cavaliers les saccage. Malgré la poussière, elle distingue des corps qui s’abattent. Elle imagine le jeu mortel des épées. En souhaitant la mort de Palek, a-t-elle attiré la malédiction du dieu Perun sur son village ?
Les cavaliers ont amené Milehna sur l’aire des sacrifices. Ils la violentent tour à tour. À la fin, la jeune fille n’est plus qu’une poupée de chiffons entre leurs mains.
Tapie sur le chaume, la petite se sait invisible, mais le regret s’est assis sur elle comme un gros chien noir prêt à la dévorer. Quand un guerrier brandit sa lance afin d’achever sa victime, la petite pousse un cri terrible.
Maintenant, elle court, elle court vers le lieu du supplice, son bras s’est armé au passage, elle brandit la faucille de Milehna, ses yeux voient rouge. Un démon la possède, un démon capable d’arrêter le massacre, capable d’arrêter le temps, capable d’effacer le cauchemar, un démon qui rendra le village à son calme habituel. Puis des bras la saisissent, lui arrachent son arme, elle est jetée sur l’aire au côté de sa sœur. Milehna est morte, son visage grisonne sous les plaques irrégulières du masque de farine et sa poitrine ouverte mêle son sang à celui de Palek. La petite étreint le corps de sa sœur et sanglote. Le démon l’a quittée. Le temps ne reviendra pas en arrière. Le chien noir lui mange le cœur.
Derrière elle, les voix aux sonorités gutturales se croisent, la petite entend de la colère et de l’excitation et, soudain, l’une de ces voix domine, elle coule comme le cours de la Vltava l’été, puissante et paisible. La petite lève les yeux. L’homme à qui appartient cette voix est une créature hirsute, massive, au visage jaunâtre et couturé, mais la petite découvre dans son regard bleu presque englouti sous de lourdes paupières une douceur qui la rassure.
Plus tard, elle apprendra qu’il a intercédé pour qu’on lui laisse la vie. Ses compagnons avaient vu le démon qui la possédait quand elle se ruait sur eux. Ils la voulaient morte au bout de leur lance, et pas un n’aurait trouvé le courage de la toucher. Tîmur, son sauveur, lui a posé ses fers de captive. Elle a froncé le nez. L’odeur du guerrier, composite mélange de beurre rance, de sueur équine et d’excréments humains était insoutenable. Après, au bout d’une chaîne, elle a marché trois jours dans la poussière, derrière les cavaliers et les bêtes volées, au milieu du maigre troupeau des rescapés de son village, trois garçons de son âge et deux adolescentes qui pleuraient sans cesse. Enfin, ils ont atteint le campement des ravisseurs, une véritable forêt de tentes, qui s’étendait à perte de vue sur la plaine, et la petite est devenue l’esclave des Avars.
1
À l’ouest, le ciel s’est alourdi de cendres. Les attelages marchent au pas. Les chevaux soufflent et encensent, blancs d’écume dans la chaleur orageuse. Sur son chariot, le corps raidi contre les cahots, la princesse Libuse grimace. Accroché aux ridelles, le bouclier d’argent qui lui permet de contrôler son apparence lui renvoie une image pitoyable. Qu’est devenu ton panache ? Ses cheveux châtain tressés de perles pendent tels des serpents que la mort a ternis. Sa tunique lestée d’un ours en pierreries dessine impudiquement son corps en nage. Ses yeux plissés, sa tête penchée sur son épaule, le mouvement incessant de son buste, lui donnent l’air d’un grand oiseau inquiet.
La princesse lève les yeux au ciel. Rien ne te sera donc épargné ! Elle n’ignore aucun de ces signes. Dans quelques instants, elle va perdre à demi conscience. Voilà. Elle sent les mains de ses suivantes qui la soutiennent, elle entend leurs voix lointaines sans percevoir plus que des sons dénués de sens. Les images se pressent. Un tourbillon de formes sombres barrées d’éclairs carminés. Beaucoup de confusion, des cris, et là, une souffrance mortelle, et là, une silhouette tour à tour lumineuse et obscure. Libuse connaît cette silhouette. Elle en est sûre. Une créature dangereuse. Qui obsède ses rêves depuis des nuits… Homme ou démon ?
La silhouette s’estompe. La vision se transforme en point étincelant d’où toutes formes fuient, précipitées en cercles de plus en plus flous. Un silence lourd remplace la rumeur obsédante. La princesse ouvre les yeux.
— Je sens un danger, murmure-t-elle en reniflant l’air. Deux forces opposées, menaçantes.
— Faut-il chercher un abri avant l’orage ? demande une suivante. Et prévenir les hommes ?
La princesse pousse un soupir agacé. Elle sent une menace, oui, mais elle est incapable d’interpréter sa vision.
Néanmoins, même obscurs, ses pressentiments sont toujours fondés. Elle se met à fouiller des yeux les frondaisons alentour. De retour de Ratisbonne, sa troupe a eu beaucoup de chance. Les défilés montagneux, les forêts profondes, les gués exposés ont été franchis sans encombre. Les Marches de la Bavière sont pacifiées mais cela ne signifie pas qu’elles soient des contrées dénuées de risque. Ça et là, le désespoir et la faim arment encore quelques bras.
Mesurant la vanité de son manège, Libuse se force à détourner les yeux des sous-bois. Son inquiétude a gagné ses suivantes et elle ne veut pas les voir céder à la panique. La princesse ne voyage pas seule. Une escorte de vingt hommes d’armes l’accompagne. L’assaut d’une bande de miséreux serait facilement repoussé, se dit-elle.
Comme s’il venait la rassurer, l’officier qui commande le détachement remonte la colonne. Libuse se sent en sécurité au côté de ce grand homme maigre sur lequel la fatigue paraît dépourvue de prise. Son uniforme rouge flotte autour de lui, nullement collé par la sueur sous le plastron de cuir ouvragé, et son front est resté sec sous le casque conique à plumet. Il s’incline et déclare :
— Nos éclaireurs signalent un champ près d’un ruisseau, à moins d’une lieue d’ici. L’endroit est un peu trop encaissé pour y camper sans risque, mais les chevaux sont fourbus. Il faut nous arrêter.
— Sois prudent, Baruch. Je sens un danger.
Le visage aigu de l’officier paraît s’amincir encore et Libuse, effrayée, voit l’espace d’un instant un masque mortuaire — cette peau plaquée sur l’ossature, on dirait un cadavre —, puis l’officier sourit et cette impression s’efface. Après tout, Baruch est aussi fatigué que les autres.
— Bota prétend que l’orage nous épargnera.
Sa petite moue témoigne de son manque de foi dans cette prédiction. De fait, les nuées se précipitent vers l’équipage et leurs tours instables traversées d’éclairs défient le ciel et le soleil. Bientôt, dans le firmament englouti, les premiers échos du tonnerre retentissent, accompagnés par une bourrasque violente. Inquiet, Baruch éperonne son cheval écumant et remonte la colonne.
— Veles nous protège ! murmure Malsta, la plus jeune des femmes d’atour.
La princesse secoue la tête.
— Ce n’est pas l’orage qu’il faut craindre ce jourd’hui.
L’arrivée sur le lieu du campement provoque une diversion bienvenue. Quelques gouttes ont arrosé la fin du parcours, mais l’orage glisse au sud comme s’il était repoussé par une main géante. Libuse remarque le sourire rassuré de Malsta. Tu crois tes prières exaucées, ma petite ? Je crains que tu te trompes.
La troupe s’ébroue dans le pré, soulagée d’avoir échappé à l’averse. Les valets de la suite montent les tentes et se lancent de grandes exclamations joyeuses. Les cuisiniers ont déjà rassemblé des brassées de bois mort et de hautes flammes crépitent, augures de la soupe revigorante qui sera mise à bouillir dans les marmites. Libuse s’étire, mains nouées au-dessus de sa tête. Elle aimerait faire entrer plus d’air dans ses poumons qui la trahissent. Elle est trop épuisée pour trouver agréables les odeurs de nourriture qui flottent sur le camp. Puisque la tente princière est dressée, plus rien ne la retient dehors. Elle peut compter sur la sollicitude de ses suivantes pour lui proposer à manger malgré elle. À l’intérieur, des coussins de soie brodés l’attendent sur les tapis précieux, une couche délicieuse. Elle y succombe en marmonnant. Au fond de quels abysses s’est engloutie ton énergie ?
Elle sort du sommeil à l’aube comme d’un trou opaque et s’assoit dans un sursaut. Des images de guerre et de sang l’aveuglent. Le lieu du carnage est celui du campement, les morts sont ses gardes. Des mots que la panique précipite s’exhalent de sa bouche, hors de sa volonté :
— Ils sont là ! Ils sont là !
Tout aussitôt, un hurlement vrille l’épais silence du camp et, si déformée qu’elle soit par la souffrance, Libuse reconnaît la voix de Kvaso, un garde taillé comme un colosse. Elle l’a remarqué parce qu’elle aime ses yeux quand ils se posent sur elle. Après, de nouveaux hurlements s’élèvent, des appels, des cris de femmes terrifiées, enfin le fracas des armes et du combat. Libuse se lève, enfile sa tunique. Je ne vais pas finir égorgée comme un lapin dans son terrier.
Elle se saisit d’une longue dague achetée à Ratisbonne, longe la paroi de la tente jusqu’à son orifice et cherche à discerner ce qui se passe à l’extérieur. L’issue de la bataille n’apparaît que trop certaine.
— Nous devrions profiter de l’acharnement des tueurs pour prendre la fuite, murmure-t-elle.
Vaines paroles. Tu es beaucoup trop faible pour chevaucher. Quant à marcher à travers la forêt, inutile de s’illusionner… Son impuissance la mine. Elle voudrait être un homme et prendre part au combat.
Ses gardes se défendent vaillamment, mais l’effet de surprise les a décimés ; le nombre de leurs assaillants est désormais bien supérieur. Repoussés vers la rivière dans la pâle lumière de l’aube, ils ne tiendront plus longtemps.
Libuse remarque l’allure hétéroclite des soudards. Pas une arme pareille, vêtus de loques et coiffés de casques aux formes disparates.
— Des misérables. Les mercenaires de quelque armée débauchée. Je croyais que nous en avions fini avec cette plaie.
Soudain, suraigus, terrifiants, des cris de démon retentissent tandis que grêlent des sabots sur le chemin menant à la rivière. De nouveaux arrivants se ruent sur les lieux du drame.
— Par tous les dieux ! cette fois, nous sommes perdues, gémit l’une des petites suivantes. J’ai peur, maîtresse, j’ai peur, si on se réfugiait dans la forêt ?
Libuse serre l’adolescente dans ses bras et lui caresse les cheveux.
— Ils sont trop nombreux, ils nous retrouveraient. Mais rassure-toi, ils ne vont pas nous tuer. Nous sommes précieuses, ils réclameront une rançon et nous serons libérées.
Elle hasarde trois pas dehors et, jouissant ainsi d’une meilleure vision du massacre, elle pousse une exclamation stupéfaite. Les derniers guerriers seraient des renforts ? La deuxième troupe décime la première. D’autant que forts de cet appui inespéré les survivants de la garde princière se battent avec un surcroît d’énergie. Bientôt, l’avantage change de camp. Au bord de la rivière, les mercenaires succombent, un à un. Leurs cris se mêlent aux tintements forcenés des armes. Certains tombent à genoux et leurs mains suppliantes demandent grâce, mais il n’y aura pas de quartier. Libuse, horrifiée d’en être satisfaite, les regarde mourir.
Le soleil apparaît sur un théâtre de sang. Une brise s’est levée qui charrie une odeur écœurante d’entrailles et porte jusqu’aux tentes des femmes les gémissements des victimes.
Libuse s’avance dans l’intention de porter secours à ses hommes. Elle s’entend renifler et s’aperçoit que son visage doit être entièrement contracté de dégoût. Soucieuse d’épargner cette vision aux siens, elle remonte son voile devant son visage.
À proximité de la rivière, un crime la révolte : un de leurs sauveurs tranche la gorge d’un blessé. Le guerrier ignore son cri de mise en garde. Il achève un autre blessé. La princesse le saisit à l’épaule.
— Le combat est terminé. C’est contraire à nos lois de la guerre de s’acharner sur ceux qui sont à terre.
— On a nos propres lois, rétorque le guerrier.
Non loin d’elle, la vie d’un homme au jarret sectionné s’achève dans un râle gargouillant. Libuse réprime un haut-le-cœur et se met à hurler :
— Pas les nôtres ! Par pitié, épargnez au moins les nôtres. Vous aurez tout ce que vous voudrez. Je vous les rachète à leur poids d’or !
L’un des guerriers s’approche. Les coulées de sang noir qui maculent son casque prolongé d’un nasal, sa cotte de cuir, ses braies lacées lui donnent l’air d’une statue sacrificielle un soir de fête des moissons, mais son pas martial de créature animée le rend beaucoup plus effrayant.
— Tu es donc aussi riche ? dit-il d’une voix aux étranges inflexions langoureuses. J’accéderai à ton souhait si tu me permets de comprendre : que t’importe la vie de ceux-là ? Ils ont su te protéger ? De toute façon, le meilleur service à leur rendre, c’est de les tuer. Une mort propre, rapide. Que peux-tu leur offrir, sinon le pourrissement lent de leurs membres dans la chaleur ?
Libuse presse ses mains sur sa poitrine et ses lèvres s’ouvrent pour aspirer plus d’air. Perun, Svarog, Veles, aidez-moi. Pas maintenant. Pas devant lui. Le guerrier attend que s’achève la crise, puis il prend la princesse par la main et la tire jusqu’à un gisant à la peau cireuse qui délire et se tord tel un serpent :
— Regarde cet homme, dit-il. Si tu étais touchée au ventre, tu souhaiterais que je te laisse agoniser pendant des heures sur une civière dont le moindre mouvement te mettrait au supplice ?
Les yeux écarquillés, la princesse secoue le bras pour se délivrer de celui qui l’accuse. Elle peine à retrouver son souffle. Et l’odeur qui monte des boyaux déchirés lui semble insoutenable. Elle s’accroupit néanmoins auprès de celui qui fut un garde fidèle. Les yeux clos, sur un ton oppressé qui laisse présager un retour de l’accès d’étouffement, elle demande :
— Godeg, je voudrais savoir si tu m’entends.
Une lueur de reconnaissance filtre entre les paupières du garde. Il parvient à répondre, dans un filet de voix :
— Je t’entends, princesse.
Libuse renifle, des larmes tremblent au bord de ses cils. Elle lève la tête pour une muette imploration à ses dieux.
— Préfèrerais-tu mourir tout de suite de ma main plutôt que d’endurer tes souffrances ?
Très agité jusque-là, l’homme s’immobilise. Une ombre noire gagne son visage, dessinant impitoyablement ses orbites.
— Tout… de suite si c’est… de ta main. Guide-moi… sur les sentes du ciel qui mènent… au séjour… des hommes valeureux.
— Grâce à toi, ta princesse est libre, Godeg. Pars en paix. Tu boiras ce soir le vin des dieux.
Libuse tend la main vers le guerrier mais celui-ci croise les bras, lui refusant son arme, et secoue la tête. Alors, dans un geste brutal, la princesse arrache son poignard au blessé et perce la jugulaire. Le sang jaillit, tant de sang que la jeune femme évite à grand peine un mouvement de recul.
— Le rôle des princesses, ce serait d’achever les blessés ? dit le guerrier d’un ton rogue. Et tu trouves honorable d’obliger un homme à choisir l’instant de sa mort ? En lui laissant la décision, c’est toi que tu protèges.
Libuse se recroqueville, l’accusation l’a frappée au cœur, mais elle se reprend aussitôt.
— Il ne manquait plus qu’un assassin me donne des leçons !
Le guerrier rit et Libuse, enragée, sent ses joues s’empourprer.
— J’adore les petits coqs quand ce sont des femelles. Et les jolies femmes qui portent des coups sans faiblir me plaisent doublement.
— Et, bien sûr, tu trouves qu’il ne faut jamais s’arrêter de rire. Même au milieu d’un champ jonché de cadavres !
— Le rire, c’est la vie, confirme le guerrier.
Renonçant à la dispute, Libuse tourne sur elle-même ; ses mains compriment sa poitrine tandis qu’elle mesure l’ampleur du carnage. Des gardes la rejoignent. Baruch marche en tête, il agrippe son bras fendu par une vilaine entaille.
— On est les derniers, annonce-t-il avant d’ajouter sans amertume : les vainqueurs ont achevé six blessés, Perun les bénisse ! Je n’aurais pas eu ce courage.
Cette exécution n’est donc pas contestée ? Cachant son étonnement, Libuse remercie ses hommes pour leur vaillance. Leur prêtresse guérisseuse s’est approchée, la tête voilée en signe de deuil.
— Soigne-les, Bota. Qu’ils prennent du repos, le voyage n’est pas fini.
Tout le monde s’éloigne, à l’exception du guerrier. Il attend, bras croisés. Sa petite troupe s’est rassemblée au bord de la rivière où sont tombés les corps des premiers assaillants. Elle prélève son dû, un acte coutumier sur les champs de bataille mais Libuse ne voit là que manières de charognards.
— Eh bien, dit-elle, je suppose que tu es le chef de ta bande, puisque c’est toi qui parles au nom des autres. Tu as sauvé la princesse de Bohême et sa suite, que voudrais-tu en récompense ? Nous arrivons de Ratisbonne et je n’ai plus beaucoup d’or, mais ces chariots contiennent de belles et bonnes marchandises. Fais ton choix : nous avons des étoffes précieuses, des peaux et des fourrures, de la laine et des draps, de la vaisselle en céramique ornée ou en métal ouvragé, des nards aux senteurs délicieuses, et surtout nous avons des épices. Du poivre, du cumin, de la cannelle, de la girofle…
Le guerrier hausse les épaules.
— Quand on vit d’escarmouches, on renonce aux charretées. Je vais être honnête : on suivait cette bande depuis des jours. Voilà comment j’ai remarqué son manège. S’ils vous surveillaient, c’est qu’ils avaient l’intention d’attaquer.
— Et tu les suivais dans quel but ?
Mal à l’aise, le guerrier détourne les yeux.
— Un vieux compte à régler. Et l’occasion rêvée d’en découdre. Ils étaient trop nombreux pour nous.
— Bref, nos gardes t’ont servi d’alliés providentiels, raille la jeune femme. Ils sont morts pour ton service. Et si je comprends bien, nous sommes quittes.
Le guerrier s’incline. Il rit de nouveau, un rire flûté, haut perché, qui résonne étrangement.
— J’aimerais me montrer aussi généreux. Cependant, si la princesse de Bohême accepte de l’écouter, j’aurais une requête à formuler.
À son tour, Libuse s’incline.
— Je suis prête à l’entendre.
— On pourrait discuter en tête à tête, princesse ? À l’abri des regards ? Sous ta tente, peut-être ?
Libuse le toise. Ils sourient tous les deux.
— Tu dois être fou pour oser une proposition pareille.
— Tu me crains ? Je sais bien que non, mais si tu as besoin d’aide pour prendre une décision, choisis qui tu voudras pour nous accompagner.
— Allons, dit Libuse en se dirigeant vers sa tente. Je n’ai besoin de personne pour prendre une décision.
S’éloignant à grands pas, elle gagne son luxueux abri de cuir. Le guerrier la suit à courte distance.
Dès qu’ils sont sous la tente, il enlève son casque. Une crinière dense et blonde s’en échappe, qu’il secoue avec ce petit rire de contentement aux accents aigus qui intrigue Libuse. Dépouillé de la coiffe et de son nasal, le visage apparaît, marqué aux yeux par la fatigue et pourtant lisse et doré comme un beau fruit. Libuse sent son cœur battre plus fort. Veles me protège, le bougre est splendide ! Il fait sauter les attaches en métal de sa cotte de cuir, la laisse tomber puis, d’un geste théâtral, ouvre la fine chemise teintée d’écarlate qu’il porte dessous. Le cri d’appel de la princesse reste en suspens : le torse du guerrier s’orne de deux mamelles rondes où pointent d’émouvants tétins couleur d’ambre.
— Ce n’est pas possible…
— Que je sois une fille ? ricane la créature. Allons, tu connaissais déjà mon sexe.
Libuse la regarde, pensive. Elle acquiesce.
— Je t’avais déjà vue sortir tout armée de mes songes, et jouer de moi tel un démon.
— Un démon ? C’est me faire trop d’honneur. Je suis juste une femme, une femme endurcie, qui connaît les arts de la guerre. Je saurais mieux te protéger que ces incapables qui te servent de garde.
Libuse esquisse un mouvement furieux qu’elle réprime aussitôt.
— Ces incapables sont morts en se battant pour me défendre. Respecte leur mémoire.
La créature s’incline, une main posée sur son sein dénudé.
— Tout ce qui est en mon pouvoir pour t’être agréable, je le ferai. Mon seul désir est de te servir et de te protéger. Comme tu l’as sûrement deviné, mes guerriers sont des filles. On est toutes liées par un serment de fidélité, et on s’est juré autre chose : jamais de soumission à un homme. Mais si tu nous acceptes à tes côtés, on sera tes femmes liges, dévouées jusqu’à la mort.
— J’ai du mal à t’imaginer en vassale, ironise Libuse.
— Prévention, rétorque l’autre d’un ton coupant.
Elle adoucit sa voix pour ajouter :
— Laisse-nous te rendre hommage, princesse. On sera autour de toi comme des ombres, discrètes, furtives, efficaces, fidèles.
Libuse hoche la tête, dubitative.
— Et que demanderas-tu en retour ?
— On a peu d’exigences : une couche et du pain, partage du butin à l’issue des combats, et surtout que tu nous considères comme tes gardes, pas comme des filles à marier. Pour la solde, à toi de la fixer.
— Treize filles pour ma protection, ce serait suffisant ?
— Il faudra m’autoriser à recruter, grogne la guerrière. Des filles, et ne dis pas que c’est impossible, j’en ai toujours trouvé.
— Elles n’avaient pas de maris, je suppose…
— Ceux qui ont résisté sont morts.
Dit-elle la vérité ? se demande Libuse. L’audace de cette femme force l’admiration. Pour elle, la vie doit se scinder en deux couleurs : blanc ou noir, aucun dilemme, on tranche dans le vif, et on n’éprouve pas le moindre regret.
— Je ne crois pas que tu sois ici par hasard. Pourquoi m’as-tu choisie ?
— Je suis née en Bohême. Des vents contraires m’ont arrachée à mon pays d’enfance. J’aimerais m’y installer de nouveau.
Libuse se lève, elle secoue et lisse sa robe, puis ses yeux gris se rivent à ceux de la jeune femme.
— Eh bien, il ne sera pas dit que je ne t’aurai pas donné ta chance.
La guerrière s’incline.
— Merci, princesse. C’est un bon choix. Qui te laissera sans regrets.
À l’instant où elle sort de la tente, Libuse l’interpelle.
— Ah ! Il faut tout de même que je demande son nom à la capitaine de ma garde.
— On me nomme Wlasta, princesse.
— À dire vrai, Wlasta, enchaîne Libuse dont les yeux se plissent d’amusement, je suis enchantée de ramener chez moi une garde de femmes. Il y a beaucoup trop d’hommes dans ma maison.
2 - le vin de la colère
P. 109 :
« Ah ! Tu aurais vu ça, mon petit papé ! Tu aurais vu la tête de la mère, ce jour de Pâques, quand on est sortis de l’église ! Avec les cloches qui sonnaient le rappel et ces gens, ces centaines de gens dans Bize, puis une effervescence, un bruit joyeux qui moussait comme les bulles dans la Blanquette, c’était encore mieux que les jours de foire, on se sentait ivre rien qu’à respirer l’air ! »
J’arpente la chambre du grand-père. Mes bras fauchent l’air dans mon effort de démonstration, ma bouche postillonne, mes joues chauffent, mais j’ai déjà obtenu un premier résultat. Le vieillard s’est redressé. Il se tient assis, le dos raide, loin des oreillers sur lesquels, à mon arrivée, il était affalé. Et mon excitation a passé dans ses yeux, qui brillent. Cette fièvre-là n’est pas morbide, c’est celle de la vie. Elle avait déserté depuis des mois. Je me gonfle d’orgueil à la voir de retour.
Parce que le grand-père se chême depuis la mort de sa Louise, tout le monde a décidé qu’il était malade, que sa carcasse usée se déboîterait sous le choc. Alors on le renvoie dans sa petite enfance, on lui parle bébé, on le lave, on le persuade qu’il doit rester au lit — où il n’embêtera personne —, c’est tout juste si on l’autorise à pisser dans son vase — pensez, en se levant, s’il tombait ? —, on lui sert ses repas sur un plateau et on s’étonne qu’il picore, mais essayez d’avoir faim, à ce régime. On voudrait qu’il périsse d’ennui, on ne s’y prendrait pas autrement.
Pour comble, on lui a égaré ses lunettes. La lecture à voix haute de son journal permet d’écarter les articles ayant trait aux manifestations viticoles. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète, n’est-ce pas ?
« On », c’est Antoine. Je lui ai déjà exprimé par deux fois ma façon de penser. Hélas, je ne suis pas diplomate. Je ne sais pas rester calme devant les choses qui me révoltent. J’ai hurlé à mon César de frère qu’il nous fabriquait une épave, et que ça l’arrangeait sans doute. Il m’a hurlé en réponse de vider les lieux illico, avec mes sales insinuations. Et que pouvais-je faire ? Le Cazes-tontaine a prescrit du repos. À coup sûr, Antoine interprète l’ordonnance.
Germain est trop débordé pour avoir pris conscience d’un excès de rigueur dans l’application du traitement. Devrais-je l’en informer ? Je n’ai jamais joué au mouchard, je ne vais pas commencer maintenant. D’ailleurs, s’en soucie-t-il ?
Puis Antoine m’a assené un coup en me jurant qu’il me cèderait très volontiers la place. J’ai réfléchi. Je n’y tiens pas du tout. Sortir le papé de son marasme est une chose, gérer la Font Barrade en est une autre. L’idée d’assumer cette tâche m’a permis de comprendre pourquoi Antoine cédait à la facilité. Si le grand-père était dans ses jambes, César aurait quelques difficultés à imposer ses lois. Les grabataires sont plus faciles à gouverner.
Allez, je reconnais que je suis injuste. Que je prête à mon frère des pensées qu’il n’a pas. Que je sais à quel point notre papé Timothée peut se montrer odieux envers qui ne lui paraît pas à la hauteur… et un petit-fils ne saurait être un égal, n’est-ce pas ? Comment alors lui déléguer ses pouvoirs ?
En tout cas aujourd’hui, je les détiens, ces pouvoirs, et je me fais fort de les restituer au papé. Qui frétille sur son lit, comme un poisson retrouvant la rivière par la grâce d’un pêcheur magnanime.
Je pousse mon avantage.
« Et la mère qui criait au carnaval, au mannequin de paille aussi vite oublié que brûlé ! Ils étaient six cents le 31, à Bize. Mille le 7 avril, à Ouveillan. Et aujourd’hui, à Capestang, tu imagines, Papé ? Peut-être ils seront dix mille, quinze mille ?
— Mais pourquoi le Toine m’a-t-il caché tout ça ? grogne le vieil homme.
— Sûr qu’il avait peur que tu t’inquiètes, que tu t’agites, que tu te lèves, que tu te casses comme du verre. »
Je me mords la lèvre. J’en ai un peu rajouté ! Mais le grand-père bascule ses jambes par-dessus le bord de son lit et le voilà debout sur le carrelage, en chemise. Ses yeux pétillent.
« Madiou ! Il ne sera pas dit que Timothée Pujol reste à l’écart des insurrections.
— Et si c’était dangereux ?
— Le danger, à mon âge, on le boit comme du petit lait. Mon meilleur souvenir a trente-six ans, fillette. C’est la Commune de Narbonne. J’étais jeune. J’avais pourtant accepté de mourir. Alors, tu penses… aujourd’hui, ma poitrine est trop vieille pour s’effrayer des balles ou de la baïonnette. »
(…)
P. 223 :
Je me suis endormie. Je n’aurais pas dû boire la Bénédictine. Les cafés ne m’auraient peut-être pas réveillée, mais l’alcool m’a terrassée.
Jeanne me secoue doucement. La salle est presque vide. Dehors, l’enthousiasme se déchaîne, les tambours battent, les clairons sonnent, les voix s’enrouent, les mains grêlent. Je me précipite.
Ma bouche en bâille de stupéfaction. Jeanne me le signale non sans complaisance, et se moque ensuite de mon regard furieux.
Jamais je n’aurais imaginé voir un jour tant de monde agglutiné en un seul lieu. Malgré le plomb fondu que coule le soleil sur les épaules des vestes noires, la place est une fourmilière en folie. Cela grouille jusque sur les Trois Grâces, qui veillent sur l’eau de la fontaine.
Une vague d’ovations immodérées déferle sur l’Apôtre de la viticulture, tandis qu’il se fraie un passage difficile vers l’Esplanade. Des remous terribles se creusent dans les rangs de ceux qui veulent approcher le grand homme au plus près. Et de hurler, de pleurer, de se découvrir, de tendre les bras avec vénération. On s’attendrait presque qu’ils tombent à genoux devant le Cigal, ces gueux qui l’appellent désormais le « Rédempteur ». Et de fait, c’est une adoration religieuse qu’ils lui témoignent. Il n’est pas jusqu’à sa photo qu’ils n’aient épinglée à leur chapeau. L’image pieuse fait la fortune des camelots.
À ta place, Marcelin, je me sentirais frissonner. Seras-tu à la hauteur d’une aussi formidable attente ? Te voilà condamné à la victoire !
Prenant le héros pour guidon, nous tentons de nous insérer dans le flux. Je suis stupéfaite par le nombre des femmes. Il y en a partout, reconnaissables à leurs vêtements typiques, beaucoup de jeunes filles aussi, qui ont improvisé des uniformes à l’intérieur de leurs délégations. Et… mais oui, là-bas, mes commères de marché, Mariette et Antonine, brandissent une potence où se balancent des porte-monnaie vides. Derrière elles marchent les gens de Bize, au coude à coude.
Je ne peux m’empêcher d’évoquer L’Insurgé de Vallès : Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte.
Le Rédempteur a perdu son chapeau d’opérette mais il s’est trouvé une rose qu’il tient tel un sceptre, distribuant sans compter poignées de main, sourires et saluts. Ah ! le cordon d’étudiants qui le protégeait et lui servait d’étrave vient de se rompre. La pieuvre populaire engloutit aussitôt son poisson pilote et je tremble, mais c’est oublier la formidable énergie du Cigal. Au son des tambours et clairons déchaînés, il escalade un platane, comme à l’aube du mouvement viticole. Des gamins déjà juchés sur le perchoir lui prêtent la main. Puis le voilà de nouveau à flot, mais au-dessus cette fois, sur les épaules des manifestants qui le portent en triomphe jusqu’à la tribune où son arrivée déclenche un orage d’acclamations.
(...)

mail : joelle@wintrebert.info
site web : www.wintrebert.info
Bio : Un jour, on s'aperçoit qu'on ne sera ni d’Artagnan ni Lagardère... Ce jour-là, j'ai troqué mon épée de plastique contre une plume piquante et commencé de créer mes propres héros de papier. À dix-huit ans, merveille, je découvrais quelques éblouissants récits explorant le futur et je me suis hasardée à faire mon miel des contes philosophiques d'aujourd'hui. Ont suivi quelques voies du roman historique, dont je me plaisais à montrer les diables toujours actuels. Quand ils se déplacent dans le temps, les romans permettent souvent d’interroger le monde où nous vivons. Métaphores du présent. Ma thématique restait fidèle à mes idées : une révolte ardente contre toutes les formes d’oppression, la quête de l’Autre, du double, un désir d'unité…
Ma plume griffe toujours romans et nouvelles, mais elle a emprunté aussi les voies de la traduction, de l'anthologie, du scénario, du journalisme ou de la critique... Pour cette dernière autant que par plaisir, je n’ai jamais cessé de voyager dans les livres des autres. J’aime aussi rencontrer des êtres de chair et de sang, mes lecteurs, et jouer avec eux autour de mes mots ou des leurs…
Formation :
Etudes supérieures de Cinéma : Licence de Cinéma, Paris VIII, 1971. Etudes supérieures de Lettres : Licence de Lettres, Paris VIII,1972.
Journalisme :
Rédactrice en chef de la revue Horizons du Fantastique (1975).
De 1975 à 1981, journalisme, critique littéraire et rubriques cinématographiques pour de très nombreuses revues, telles Fiction, L’Inconnu (publication Filipacchi), Creepy, Vampirella, L’Echo des Savanes, Le Photographe, Lumière, etc.
Rubrique de science-fiction dans le mensuel de BD [A SUIVRE] (Ed. Casterman) jusqu’en 1998.
Chroniques pour l’émission Mauvais Genres de François Angelier, sur France Culture.
Communication :
Attachée de presse du Festival de la SF et de l’Imaginaire de Metz, pour les années 1979, 1980, 1982.
Responsable de la presse régionale pour le Festival de la BD d’Angoulême, 1990.
Animations, conférences :
Depuis 1981 : Innombrables animations, conférences et ateliers d’écriture en milieu scolaire, en bibliothèques, et lors de festivals ou fêtes du livre.
Invitation par le Ministère des Affaires Etrangères en Roumanie, conférences à Bucarest et à Cluj (1992).
Invitation par l’Institut Français de Prague en République Tchèque. Atelier d’écriture à Olomouc (2001).
Invitation au Salon du Livre de Beyrouth par l’Ambassade de France au Liban (2005).
Jurys :
Prix Apollo (1980 à 1990).
Grand Prix de l’Imaginaire (depuis 1999).
Prix Albertine Sarrazin (depuis 2000).
Participation à de nombreux jurys ponctuels.
Associations :
Années 70 et 80, militantisme actif au Syndicat des Écrivains de Langue Française.
Depuis les années 80, membre de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.
Membre fondateur de l’association Autour des Auteurs qui regroupe les écrivains et les traducteurs du Languedoc-Roussillon.
Membre fondateur de l'association
Languedoc Roussillon Livre et Lecture.
Egalement membre de la SACD, de la SGDL, de la SOFIA et du SCEI.
Animations :
Type de prestation/domaines de compétence (atelier d’écriture, lecture, conférence, intervention pédagogique, etc.)
Ateliers d'écriture : tous types : jeux d'écriture, nouvelles, contes, etc.
Conférences : science-fiction, sexisme et science-fiction, politique- fiction
Lectures : nouvelles ou extraits de l'auteur. Nouvelles ou extraits d'auteurs divers pour une présentation d'un genre littéraire : science-fiction, fantastique, fantasy
Interventions pédagogiques : travail de l'écrivain : la construction d'un roman historique, statut de l'auteur, science-fiction
Formation de bibliothécaires : SF, fantastique
Public concerné (adultes, adolescents, enfants, public en difficulté, etc.)
Tous publics pour tous les types d'intervention, sauf maternelle.