Les auteurs du Languedoc-Roussillon : retour à l'accueil

Fiche auteur

Abdelkader El Yacoubi

Bibliographie

  • Les Nuits doranaises, roman, éditions de l'Harmattan, Paris 1999
  • Gelème, roman, éditions de l'Harmattan, Paris 2001
  • Le B@nquet de Bounite, roman, éditions de l'Harmattan, Paris 2004

Biographie (suite)

… Vint l’indépendance de l’Algérie. Avec elle, la fin des contes et des récits guerriers. Mon enfance s’en allait  et plus elle s’éloignait, et plus je je refluais vers un imaginaire luxuriant. Après mon entrée en 6e, je me rebellai contre un système scolaire qui avait fait pourtant mon bonheur et qui désormais me brimait et m’humiliait par ses contraintes diverses et son intolérance. On me mit en congé tout en me décernant  le prix de français à la fin de la classe de 3e. Ce paradoxe à lui seul effaça de ma conscience tout remords. J’avais raison, mais je devais payer.

Livré à moi-même et à la rue, je fus tour à tour marchand de fruits et légumes, gardien de nuit, manœuvre et ouvrier. C’est pendant cette période que j’ai lu avec frénésie grâce au centre culturel français d’Oran dont la bibliothèque offrait un large choix de livres. La lecture me conforta définitivement dans ma représentation du monde.
Je connus un exil supplémentaire au mois de septembre 1973. Un terrible exil. J’émigrai vers la France, arraché à ma famille et à la terre qui me vit naître. Le lecteur comprendra pourquoi la thématique de l’émigration sous tend mes textes. Elle représente pour moi, encore aujourd’hui, un viol du corps et de l’esprit, une insulte permanente, une suspicion douloureuse. C’est pourtant par elle, que je retrouvai les bancs de l’école. Ouvrier de fabrication dans une usine de textiles synthétiques du Nord, je pus grâce à l’aide d’un militant du secours catholique et aux vertus de la formation continue, accéder à l’université sans subir les matières indésirables de ma scolarité adolescente. Je parcourus le cursus universitaires à un rythme endiablé et dans un engouement suspect aux yeux de mes jeunes camarades.  Ils ignoraient combien j’avais souffert d’avoir été sevré.
En 1982, tout en entamant des études doctorales, je devins professeur de lettres, fonction que j’exerce toujours et avec bonheur dans le respect des goûts et des aspirations de mes élèves.
Ma récente installation en Languedoc-Roussillon, région qui me rappelle les paysages et les senteurs de l’Oranie et apaise, d’une certaine façon, la douleur du déracinement, alimente en ce moment l’écriture de mon quatrième roman consacré au retour à la terre et à la culture des plantes de mon enfance. Un retour aux mots de mes parents.

paysage languedocien

Extraits

Gelème
Éditions de l'Harmattan - 2001

Gilles Lhême, ironiquement surnommé Gelème par un de ses ouvriers maghrébins qui ne le portait pas dans son cœur, avait un visage aux traits paradoxaux. La partie supérieure était en rupture totale avec la partie inférieure. Ainsi, ses yeux verts aux nuances grises étaient coiffés de sourcils épais, broussailleux, désordonnés et excentrés pour fuir vers les temps et rejoindre les favoris hirsutes. Une paupière, la droite, retombait lourdement sur la joue comme si elle avait été tirée jusqu’à être distendue. Ce n’était plus qu’un lambeau de peau noircie.
Le front invisible, coincé entre une abondante chevelure et les sourcils, était fuyant alors que la nuque était glabre comme une peau froissée de bébé. D’aucuns avaient expliqué que cette étrange calvitie était due à une coulée de liquide dont on se servait à l’usine pour aider à la macération de la pâte à papier. Le même ouvrier maghrébin qui avait déformé son nom, voulant sans doute le baptiser, avait versé sur Gelème le mélange corrosif alors qu’il était penché sur une machine en panne.
Le nez délicatement dessiné donnait aux lèvres belles et finement ourlées plus de relief encore lorsqu’elles laissaient paraître une dentition impeccable d’une blancheur inouïe. Ainsi lorsque Gelème parlait, ses auditeurs avaient l’impression d’être face à deux êtres distincts, l’un monstrueux au regard ténébreux et inquiétant, l’autre au sourire enchanteur d’une douceur infinie. Féminine.
A qui s’était mariée Madeleine ? A la belle ou à la bête ?
C’était un mélange subtil et inexplicable de bestialité et de tendresse qui avait fait chavirer le cœur d’une jeune fille presque vieille que tous les ouvriers de l’usine Moussac avaient dédaignée en raison d’une timidité maladive et d’une propension à la méfiance la plus extrême. Sa mère n’avait jamais cessé de lui raconter les mésaventures de filles qui avaient cru trop rapidement aux balivernes des loups humains nombreux dans les usines et les estaminets.
Gelème avait réussi à rassurer Madeleine. Il ne lui avait pas fait la cour. Un soir alors qu’elle revenait de l’usine, il l’avait arrêtée dans la rue pour lui demander si elle voulait bien se marier. La jeune fille lui avait conseillé poliment de demander sa main à sa mère.
Cette dernière n’avait pas rechigné devant un tel péquenot qui, contrairement aux nouvelles pratiques, s’engageait dans les liens du mariage avant même d’avoir connu sa promise.
Justement, Gelème échaudé par des amours contrariées et des déceptions épuisantes, s’était décidé à agir selon des schémas propres à certaines peuplades. Il espérait que l’amour viendrait avec le temps.
L’amour ne vint jamais.
La déconfiture professionnelle accéléra la déconfiture matrimoniale. Gelème ferma son usine, Moussac la sienne et le couple partagea le même statut à défaut de partager le même idéal.

 

Le B@nquet de Bounite
Éditions de l'Harmattan - 2004

En quelques mois, Bounite s’était forgé une puissante réputation de thaumaturge. On racontait entre initiés qu’un comptable sourd-muet avait retrouvé la parole en se promenant dans le gynécée électronique. Ainsi subjugué par le regard suggestif d’une candidate au mariage, il s’était mis à parler comme par miracle, n’écoutant que les murmures de son cœur affolé.
[…] Un jour, il reçut la visite d’un épicier cacochyme qui avait entendu parler d’un jardin où il était possible de cueillir les plus belles fleurs de la création. Bounite ne se fit pas prier. Enivré par des senteurs capiteuses imaginaires et le regard troublé par des apparitions fugaces, l’épicier lui fit une publicité gratuite en vendant la mèche à d’autres commerçants et à d’autres gérontes effrontés.
Bounite accorda à tous, les faveurs d’une épousée sensuelle. Même les affligés et les analphabètes furent contentés. […] Seuls furent exclus de ce marché de dupes, les membres du conseil municipal.
A ceux-là, Bounite expliqua qu’il fallait s’inscrire sur une liste d’attente, le stock disponible étant épuisé. En fait, il venait de les faire entrer dans une antichambre fatale où ses talents de démiurge allaient leur façonner la plus glaciale des alcôves.
Les candidats lettrés apprenaient vite, l’unique clavier crépitait matin et soir, rythmant le souffle oppressé des hommes enragés, possédés par le plus fort des désirs, mangés par la plus effroyable des passions, soumis à la pire des tentations, celle que tout homme sensé se devait de fuir, de récuser et qu’aucun ne songeait à désigner par son véritable nom. Une perversion qui s’était lentement insinuée dans la plupart des esprits, même les plus avisés. Une perversion entretenue par des vacanciers infortunés, renforcée par les images des télévisions complaisantes, mais aussi suscitée par la misère et l’oubli.
Ainsi ce qui était un palliatif provisoire devint un objectif définitif. L’émigration devint le recours ultime, unique. C’est sur son socle que Bounite échafauda la plus terrifiante des vengeances. La machine en marche ne pouvait s’arrêter. De plus en plus gourmande, elle aspirait les élites, confondait les pères de famille, soudoyait les dévots les plus vertueux et soumettait jusqu’aux éphèbes les plus rétifs.
Le vide se construisait autour du conseil municipal. Plus rien ne pouvait contrarier la cavalcade conquérante du clavier. Bounite, effrayé par le succès de son entreprise, fut tenté de faire marche arrière. Ses patients l’en dissuadèrent. Leur esprit était déjà en Europe. Que pouvait-il retenir en eux ? Rien, sauf à s’exposer au dérèglement de la machine. Et cela, il ne pouvait l’imaginer…
Alors, engagé dans le pire, il se grisa du pire et s’attendit au pire.

Abdelkader El Yacoubi
Contact :
site web des éditions L'Harmattan

Bio : C’est à Oran, en Algérie, où je suis né de parents marocains émigrés, qu’eut lieu ma première rencontre avec les mots. Ceux de mon père, colorés et puissants, quand abdiquant devant mes prières, il acceptait de me raconter ses exploits aux côtés d’Abdelkrim mais aussi ceux de ma mère, malicieux et tendres lorsqu’elle évoquait les joies et les souffrances des personnages de contes rifains. Cette rencontre me coûta cher. Enfermé dans l’imaginaire que nourrissaient leurs histoires, j’étais imperméable aux réalités intangibles, mais nul ne s’aperçut de cet autisme délicieux. Quant à mes maîtres de l’école primaire, ils se délectaient de mes inclinations littéraires et m’encourageaient à les faire prospérer sans trop s’inquiéter de ma désaffection pour la chose scientifique… (Suite colonne de droite).

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