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Présentation du rapport sur la chaîne du livre
élaboré par la Mission d'audit de modernisation

par Antoine Blanchemain

Il paraît intéressant d’introduire cette note en citant la réflexion par laquelle la Mission conclut son rapport de 50 pages. Le poids de chaque mot, de chaque phrase renvoie en effet à des constats, à des analyses, eux-mêmes lourds de conséquences.

Les contraintes d’aujourd’hui portent à penser autrement et à regarder plus loin, pour ouvrir de nouvelles voies d’avenir.
La pérennité de la chaîne du livre viendra d’abord de la qualité éditoriale. Parce que nos sociétés occidentales vivent un temps d’interrogation et d’attente, il faut continuer de faire le pari des lecteurs lassés de trop de vide et de plus en plus désireux du sens de la vie. Mettre au jour la passion pour la qualité et la création éditoriales, c’est rappeler avec insistance que l’activité de l’édition s’inscrit bien dans la grande aventure de la Culture.
Car ce qui manquera toujours le plus, ce n’est pas la technique mais la culture. Acquérir une connaissance, ce n’est pas accumuler des données. Cela s’appelle le discernement. Au regard de ce discernement-là, l’écrit remplit un rôle premier. C’est dans son « retard » que l’écrit joue son essence : la distanciation temporelle qui permet de penser.
Si toute œuvre littéraire — et idéalement tout livre — doit justifier son existence à chaque ligne, (« Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement que ce soit, à la qualité artistique, doit justifier son existence à chaque ligne », dit Joseph Conrad), il devrait en aller de même d’un État, de la pertinence d’une politique publique, de l’efficacité des actions conduites.

NDLR : Ne peut-on juger plus sincères ces remarques faites au terme d’une longue investigation plutôt qu’en préambule ?


Titre I

Des chiffres ?
Il y en a relativement peu dans le rapport. Il faut pourtant bien rappeler d’entrée que le total des aides apportées à la chaîne du livre s’élève à 2 963 M € dont 1 369 viennent de l’État, à raison de 61 % pour le ministère de la Culture, le reste (1 100 M €) provenant des collectivités locales, tandis que la filière qui utilise 80 000 emplois et met en marché 460 millions d’exemplaires par an affiche un chiffre d’affaires total de 5 000 M €, soit moins du double du montant des aides.

Un objectif, deux priorités
Déclarer que l’objectif du rapport est de rendre l’organisation actuelle plus efficace, c’est évidemment dire que, non seulement celle-ci demande à être amendée pour être plus efficace en termes de résultat, de transparence et d’économie, mais qu’il est urgent de l’adapter pour faire face à de nouveaux besoins. Avant de détailler les moyens de la réforme, la Mission qui va raisonner tout du long en termes de stratégie, fixe deux priorités :

  • la consolidation d’un réseau de librairies indépendantes et de qualité (le terme reviendra souvent (même s’il est précisé plus loin qu’il demande à être plus précisément défini) ;
  • l’adaptation du secteur aux exigences de la numérisation.

Titre II

Une urgence, une priorité, une nécessité

La priorité
Le regard porté sur l’édition prend note de la concentration des capitaux dans le secteur, mais il est de fait que l’on va se borner à ce constat, sans rien proposer. Par contre, c’est avec satisfaction que la Mission observe le succès de la littérature pour la jeunesse qui représente 16 % du marché. Autres constats, très négatifs, ceux-là : le fait que 45 % des auteurs ne tireraient aucun revenu de leur travail tandis que 39 % en tirent moins de 5 000 € par an, et le fait que le livre français perd du poids à l’étranger où l’augmentation des ventes est plus faible qu’en France.
Ainsi est-ce le secteur des librairies indépendantes qui est considéré comme le maillon faible de la chaîne du livre, ce dont témoigne la baisse de ses achats aux éditeurs (passés de 31 % en 1993 à 27 % en 2004).
S’y ajouteraient la (mauvaise) organisation de la distribution et la pratique de l’office, le tout conduisant à une très faible rentabilité : 0,5 % du CA (1,4 % en moyenne pondérée).

L’urgence
Le tableau est jugé d’autant plus noir qu’il va falloir très vite répondre à la pression de la demande venant des jeunes lecteurs en matière de numérique ; il faut en effet considérer que celle-ci va venir au jour en même temps qu’une nouvelle manière de créer du livre papier. Cependant, la Mission se veut optimiste et considère qu’en dernier ressort, c’est la complémentarité qui prévaudra sur la substitution, comme l’a montré avec constance l’histoire des médias. (Plus loin, la Mission jugera, avec le même optimisme, de l’éventualité, à ses yeux inéluctable, d’une « écriture numérique », source possible de revenus futurs pour de nouveaux ateliers de lecture et d’écriture animés par « des auteurs donnant à vivre le talent créatif »).

La nécessité
Vu l’urgence de la nécessité de réduire la dette publique, il est plus que jamais nécessaire de FONDER le POURQUOI de l’aide publique, ce qui ne signifie pas en abaisser le montant, mais en optimiser l’emploi. (Le rapport utilise volontiers le néologisme de gouvernance) .
D’emblée, la Mission pointe les déficiences de l’organisation actuelle :

  • concentration en une seule personne des fonctions de directeur du Livre et de la Lecture et de président du Centre national du Livre ;
  • mauvaise répartition des tâches entre l’administration centrale et ses échelons décentralisés (Drac) ;
  • nombre trop élevé (80) d’opérateurs en liaison avec le ministère de la Culture ;
  • nombre trop élevé d’organismes soutenus par la DLL ;
  • manque d’évaluation des actions ;
  • trop grande diversité des mécanismes d’aide gérés par le CNL (30), ce qui nuit à l‘efficacité, à la lisibilité autant qu’à l’économie (7 ETP pour les commissions d’étude préalable, 18,5 ETP pour la gestion !)

D’une façon générale, la Mission déplore qu’on ne distingue pas, au sein des fonctions régaliennes, ce qui relève des fonctions de stratégie et de régulation de ce qui a trait aux responsabilités fonctionnelles de mise en œuvre, alors même qu’elle souhaite (petit coup de patte en passant), que les orientations stratégiques soient considérées par le gouvernement comme autant de gestes politiques !


Titre III

Orientations pour une meilleure gouvernance

Principes :

  • Il revient aux directions de l’administration centrale d’assumer les fonctions de stratège et de régulateur qui reviennent à l’État.
  • La nécessaire gestion de proximité revient aux échelons déconcentrés qui doivent être renforcés ; elle se met en place par la coordination des politiques publiques avec les politiques territoriales.
  • L’interface entre ces deux missions se fait par un ou plusieurs opérateurs publics.
  • Il faut organiser de façon contractuelle les liens entre les divers acteurs de la puissance publique.

 

Proposition 1 : Repositionner la DLL sur la stratégie et la régulation

Autrement dit, mettre vraiment en application le décret constitutif de cette DLL et la décharger de toute mission de gestion.

Proposition 2 : Adapter à cet objectif la structuration des programmes de budget

Actuellement, les actions sont regroupées en 3 programmes : Patrimoine, Création, Transmission des savoirs et culture. La Mission propose divers aménagements de façon à obtenir une meilleure visibilité dans une politique culturelle articulée autour du livre et de son avenir.

Proposition 3 : Développer une gestion de proximité grâce à des Drac renforcées

Malgré la décentralisation, les rôles respectifs de l’État et de ses échelons décentralisés ne sont pas nets.
La création d’une Direction centrale de la stratégie conduirait à déléguer les crédits d’intervention aux Drac (ou à un autre un opérateur public).
On pourrait abonder les aides qu’elles gèrent au titre du livre et de la lecture des 19,9 M € actuellement gérés par la DLL. Et accentuer leur rôle dans les coordinations locales.

Proposition 4 : Transformer le CNL en Agence nationale du Livre (ANL)

C’est-à-dire en un établissement public sui generis en tant qu’opérateur de la politique publique du livre.

N.B. : « La notion d’agence se justifie ici pour signifier la séparation claire entre les fonctions stratégiques de décision, conception, de pilotage et contrôle des politiques publiques d’une part, des fonctions d’exécution de celles-ci, d’autre part. La première des caractéristiques d’une agence est la mission prioritaire de prestation de service.»

Une de ses priorités serait de travailler à la concertation nécessaire à la définition des modalités d’application de la loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins.
Ses moyens seraient augmentés en sécurisant le recouvrement des taxes affectées (objectif 50 M €) dont 10,5 M € par apport de l’État sous la forme de 160 ETP aux municipalités.

Proposition 5 : Contractualiser le lien DLL/DRAC

Comme la précédente, cette proposition vise essentiellement à recomposer au niveau central la distribution et la répartition des crédits entre les acteurs centraux.


Titre IV

Orientations pour des actions prioritaires

Elles doivent aboutir à une politique cohérente d’aide aux acteurs économiques, en particulier libraires et maisons d’édition.
1) Aide aux librairies indépendantes et de qualité
Ex. : poursuivre un programme de labellisation ; porter plus d’attention à la distribution et à la diffusion.
2) Défense de la rémunération de la création au profit des auteurs et des éditeurs (mais) en fonction de la « crédibilité de l’émetteur » (il ne suffit pas à un auteur de s’exprimer pour être qualifié).
Par ailleurs, la politique publique doit créer les conditions d’une association des auteurs et des éditeurs en vue d’une réflexion concernant la rémunération de la propriété intellectuelle, d’autant que, face à la numérisation, il sera nécessaire de maximiser la valeur de la création.
De même, il faut veiller à la protection sociale des auteurs (dont on rappelle que pour 3 702 inscrits à l’Agessa, on compte 50 000 titres produits), et mieux prendre en compte les revenus des droits dits annexes pour prétendre à l’affiliation.
3) Réussir la numérisation
C’est un défi majeur qu’il est urgent de relever si l’on ne veut pas connaître les mêmes déboires que dans l’industrie du disque.
Les bibliothécaires sont particulièrement concernés, la DLL doit y réfléchir. Par ailleurs, l’ANL devra se préoccuper du commerce en ligne et du nécessaire soutien aux libraires.
4) Développer l’écriture numérique
La perspective d’une recherche en cette matière est séduisante pour qui sait reconnaître en la créativité la valeur ajoutée principale de l’économie d’un pays, pour qui sait voir dans le génie d’un contenu et d’une langue le vecteur premier du succès d’une œuvre.
La DLL et l’ANL, en coordonnant des expérimentations, pourraient ensemble promouvoir la recherche d’offres de contenus développant de nouvelles formes d’écriture permises par le numérique.
En ce sens, on comprend que le rapport incline à orienter ces recherches du côté de la jeunesse, par exemple, en créant un « prix du livre numérique jeunesse. »

 

Ma conclusion :
Il en sera de ce rapport comme de tous ceux qui l’ont précédé ou qui le suivront : ce que le gouvernement voudra qu’il en soit.
Chacun jugera de la pertinence des propositions et des priorités affichées, même si elles concernent d’abord des instances plus élevées que celles que nous fréquentons ordinairement.
 On aura remarqué que le sort des auteurs, s’il ne constitue pas la préoccupation première de la Mission (ce n’est du reste pas ce qui lui était demandé), n’est pas tout à fait ignoré, puisqu’elle leur voit de nouveaux débouchés avec le numérique (cf. Titre IV).
Au moins, sent-on – ne serait-ce qu’au travers des notes de bas de page — que les très hauts fonctionnaires qui ont eu la charge de ce rapport sont loin d’être insensibles à la signification de l’écrit et à sa place dans la culture, et, plus encore, à son importance dans l’avenir des générations futures, malgré ou à cause des grands changements technologiques et sociaux qui s’annoncent.

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