La question du statut de l'auteur
SOMMAIRE
- Rémunérer les auteurs - débat
- Le statut des auteurs
Conférence et débat sur la condition littéraire - 9 novembre 2006 - Le statut social des auteurs de l'écrit
Forum organisé par la Société des Gens de Lettres le 6 octobre 2005
Rémunérer les auteurs - débat
Bonjour à tous,
Ce message évoque les difficultés à faire entrer dans les esprits et dans les pratiques la juste rémunération du travail des auteurs qui animent une table ronde ou qui y participent.
Pour ma part, je n'aime guère cet exercice (la table ronde) et je ne m'y livre pas très souvent; en conséquence je parle de ce problème très librement.
Il est incontestable que ces animations, pour être de qualité, requièrent un véritable travail, de nature différente selon que l'on soit modérateur ou intervenant, mais impliquant dans les deux cas une véritable préparation et/ou beaucoup d'énergie lors de la prestation.
Hormis le cas où ces tables rondes revêtent un aspect "militant", je ne vois pas pourquoi les organisateurs seraient exonérés du paiement de la juste rétribution d'un travail d'intérêt collectif au prétexte qu'ils "offrent un public aux auteurs".
Soyons sérieux, ce sont justement les auteurs que le public vient entendre, si je ne m'abuse. Pour le moins, survoler du regard leurs ouvrages sur les tables des salons.
Ce sont donc les auteurs qui offrent un public aux opérations de marketing montées par les institutions et nommées "salons du livre".
Je reste convaincu que la rémunération des journées de signatures dans ces mêmes salons doit être un de nos objectifs à moyen terme.
Et je ne crois pas que céder sur notre volonté d'être justement rémunérés pour les animations (table ronde etc.) nous mette sur le bon chemin pour obtenir la reconnaissance de la réalité du travail que nous effectuions gratuitement jusqu'à aujourd'hui (signatures comprises).
De plus, le surcoût que cette rémunération occasionnerait sur le salon de Paris est dérisoire, et ne constitue pas la raison véritable des réticences que l'on constate.
La crainte de créer un précédent qui fissurerait la belle inertie à laquelle nous nous heurtons lorsqu'il s'agit de faire valoir nos droits est en réalité une motivation bien plus réelle.
Voilà en tout cas un résumé mon opinion sur ce qui est un vrai sujet de débat pour notre association.
Je constate que la reconnaissance gratuite, les risettes, les satisfactions de mon ego d'auteur, l'espoir enfin de signer quelques uns de mes livres, ne constituent plus des motivations assez fortes pour travailler gracieusement au service d'autres intérêts, autrement tangibles -et assez nombreux il, est vrai (éditeurs, libraires, institutions).
Les intérêts pratiques des institutions (image, marketing politique, etc.) me semblent assez nettement illustrés par le fait que les problèmes de communication (implantation, etc.) relèguent en fin de réunion ce qui devrait être, en fin de compte, le cœur de la question, si notre boulot d'auteur était un tant soit peu pris réellement au sérieux — au lieu d'être le prétexte nécessaire à une opération d'image.
Bien amicalement à tous,
Lilian Bathelot
haut de page
Le Statut des auteurs
Conférence et débat sur la condition littéraire
Montpellier le 9 novembre 2006
En l’absence de Bernard Lahire, empêché par la grève SNCF, ce sont des membres de l’association ADA (écrivains et traducteurs du Languedoc Roussillon) qui ont présenté au public présent une synthèse du livre, et qui l’ont commenté.
La librairie Sauramps, était représentée par Dominique Perrin, ADA par les écrivains Joëlle Wintrebert, présidente de l’association, Michel Crespy, maître de conférences de sociologie à l’Université Montpellier III, Francis Zamponi, journaliste et formateur au CFPJ (Centre de perfectionnement des journalistes), Antoine Blanchemain, agronome retraité, ainsi que par Edith Noublanche et par Florence Ludi (chargées de mission ADA).
1. Présentation du livre par Edith Noublanche
Bernard Lahire est un sociologue spécialisé dans le domaine de la culture. Son étude a été financée par le Conseil Régional Rhône-Alpes et par la DRAC Rhône-Alpes. L’ARALD (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation) a soutenu la recherche et apporté une aide indispensable. L’enquête est justifiée par le constat suivant lequel les auteurs ne peuvent pas vivre du produit de leurs écrits et doivent recourir à des activités complémentaires pour avoir des revenus suffisants. Cette situation les expose à la précarité matérielle. L’étude comprend une analyse et des portraits.
Le questionnaire a été envoyé à plus de 800 auteurs de la Région Rhône Alpes ayant publié au moins un ouvrage. 503 questionnaires ont été exploités. 40 auteurs ont été longuement interviewés, les demandes de bourses de création, régionales et nationales, ainsi que d’aides financières à la Société des Gens de Lettres ont également été examinées.
Bernard Lahire trace un portrait des écrivains :
Socialement, ce sont très majoritairement des hommes (68 %), et la part des femmes s’amenuise encore en ce qui concerne la reconnaissance sociale (10 % des grands prix littéraires, 35 % seulement du prix Fémina) et l’inscription professionnelle (AGESSA).
Les écrivains sont avant tout issus des classes supérieures et moyennes, à fort capital culturel, l’origine sociale est primordiale malgré les effets correcteurs de l’école. C’est une population relativement âgée, très fortement diplômée.
Ils ont très majoritairement un second métier pour assurer leur existence matérielle. Ils sont par ordre de fréquence enseignants puis journalistes, cadres supérieurs, professions libérales supérieures. La part des revenus de l’écriture est faible. 45% des auteurs interrogés n’avaient touché aucun droit d’auteur l’année précédente, 9% seulement en avaient tiré un revenu supérieur à 10 000 euros.
Ils éprouvent à cet égard des sentiments ambivalents.
Ce second métier assoit leur liberté, leur équilibre social et psychologique, mais en contrepartie, il peut conduire à une moindre qualité du travail de création, soit en raison du temps qui est retiré à celui-ci, soit en raison d’une pression extérieure qui oblige parfois à travailler plus vite (cas des auteurs qui sont poussés par l’éditeur à publier au moins une fois par an). Il peut être source d’inspiration, mais il n’est pas forcément considéré comme une source de bien-être.
Bernard Lahire présente l’écriture comme une profession spécifique, elle ne demande ni formation, ni diplôme, il n’y a pas de carrière au sens propre, car chaque nouveau livre remet en cause le trajet littéraire, et les changements d’éditeurs sont fréquents. C’est un plaisir solitaire et passionnel. Il ne correspond pas vraiment à la notion de profession.
Comme source de revenus s’ajoutant au second métier, l’exercice de l’écriture dépend du marché et du soutien de la puissance publique. Dans la chaîne du livre, l’auteur est le maillon faible et vit un paradoxe : plus il est " professionnel ", c’est-à-dire rigoureux dans sa poursuite d’une qualité littéraire, moins il est " professionnel ", c’est-à-dire rentable. La production à marche forcée de livres grand public est difficilement compatible avec la démarche créative solitaire.
Les auteurs qui sont " professionnels " au sens économique du terme exercent souvent pour assurer leur subsistance des activités paralittéraires, notamment dans des salons du livre ou des écoles. Ils ont alors le sentiment de devenir pédagogues, thérapeutes, animateurs, commerciaux de leur éditeur, et ce rôle qu’ils doivent jouer, quelquefois bien éloigné de leur travail d’écrivain, est souvent mal vécu.
Les écrivains sans second métier sont l’exception : ils sont retraités, chômeurs, RMIstes, ou s’appuient sur les revenus d’un conjoint. Seuls 300 écrivains vivraient de leur plume en France, à en juger par les chiffres de l’AGESSA, sécurité sociale des artistes-auteurs. On parle de la précarité des gens du spectacle mais leur statut matériel est beaucoup plus favorable que celui des écrivains. La retraite, des problèmes de santé ou familiaux, et les auteurs basculent dans les difficultés et dépendent de l’aide publique.
L’écrivain est attaché à son indépendance, il use d’une sémantique religieuse pour décrire son activité, il crée des mondes, c’est un démiurge, mais il doit se battre pour réserver le temps nécessaire à un écrit (et à un écrit de qualité), ce problème se posant avec encore plus d’acuité pour les femmes. L’écriture en cours est la préoccupation permanente de l’écrivain. La précarité matérielle, le temps qu’il est possible de réserver à l’écrit influent sur la forme et le contenu de l’écrit.
En conclusion, Lahire affirme qu’il est essentiel que l’Etat soutienne les écrivains, ces "témoins de leur temps", car la diversité des idées et de leur expression est "un moyen, parmi d’autres, de former les citoyens."
Michel Crespy : Commentaires sur l’étude
1. B. Lahire a choisi de ne pas distinguer auteurs autoédités et auteurs édités à compte d’éditeur. Or, ce sont des catégories très différentes. Toutefois son analyse correspond très largement au vécu des écrivains. Il y aurait probablement eu des résultats différents si l’enquête avait porté sur la région parisienne qui concentre les grands éditeurs, les grands médias, les prix littéraires. Les écrivains qui ont un second métier dans le milieu de l’édition y sont bien plus nombreux (lecteurs de manuscrits, par exemple).
2. B. Lahire a choisi de ne pas montrer l’influence sur le contenu de l’écriture des conditions de vie de l’écrivain, de la précarité.
3. L’écrivain est réputé pour son individualisme : il est en perpétuelle concurrence avec les autres écrivains, ce manque de solidarité est un frein à l’établissement d’un statut collectif plus avantageux.
4. Le statut de l’écrivain est en passe d’être profondément modifié, sous l’influence en particulier de l’évolution technologique. Le livre numérique se développe même si, quand le titre est un succès, il finit toujours par être imprimé.
5. Les pratiques changent : un éditeur peut avant d’avoir fait paraître le livre en français avoir vendu les droits d’adaptation cinématographique, avoir fait traduire le livre en anglais, il y a là aussi mondialisation. La poésie est à l’extrême opposé de cette politique de rentabilité. Le marché est minimal et le rendement financier inexistant.
2. Echanges avec le public
Joëlle Wintrebert relève que l’association ADA est justement une manifestation de cette solidarité entre auteurs, avec une volonté des écrivains de se regrouper pour défendre leur statut, un site Web qui permet leur visibilité sur Internet et qui fonctionne pour les divers acteurs culturels de la région et d’ailleurs comme un centre de ressources. Autre manifestation de solidarité, La Charte des auteurs pour la jeunesse, créée comme ADA (mais il y a 20 ans !) avec une poignée d’écrivains, riche aujourd’hui de 800 adhérents, et qui a permis, depuis sa création, des avancées importantes pour les auteurs.
Francis Zamponi revient sur l’idée de la professionnalisation des écrivains. En tant que journaliste et écrivain, aucun de ces deux métiers ne requérant véritablement de diplôme ni de formation, il lui paraît difficile de dire si ces occupations sont des " professions " et laquelle l’emporte. La précarité des écrivains est ancienne, déjà évoquée par Jules Renard, qui vivait de l’adaptation au théâtre de ses œuvres. Et c’est parce qu’ils étaient rentiers que les frères Goncourt jouissaient d’une parfaite liberté.
Joëlle Wintrebert a été journaliste, directrice littéraire, rédactrice en chef… et s’est arrêtée pour trouver le temps d’écrire. Elle ne trouve pas si évidente la distinction que fait B. Lahire entre " écrivains de genre " qui seraient censés se plier aux lois du marché et gagneraient correctement leur vie, et " écrivains littéraires ". Certains des premiers sont en quête de nouvelles formes, et très attachés à la valeur littéraire de leurs écrits. Et ils ont eux aussi de grandes difficultés à vivre de leur plume. Francis Zamponi confirme la précarité dans laquelle se trouvent les auteurs de noir. Joëlle fait remarquer que le roman de Francis, Mon Colonel, sera peut-être bientôt un best-seller puisque son adaptation cinématographique par Costa Gavras sort sur nos écrans !
Question formation, le talent ne s’apprend pas, il est individuel. La grande masse de la littérature reste confidentielle et ne représente pas un marché important, malgré 56 000 livres par an qui paraissent. Une vente de 1 500 exemplaires représente déjà un score honorable.
La définition même de la littérature est brouillée par la distribution en grande surface qui en fait un objet banal. Antoine Blanchemain cite Michel Del Castillo qui affirme que le livre est une marchandise comme le papier hygiénique, il y a désacralisation. Jean-Claude Dana cite un bon mot de Sacha Guitry à un écrivain qui lui avait envoyé un manuscrit : " Comment l’avez vous trouvé ? Je l’ai parcouru d’un derrière distrait. "
Les grands prix littéraires sont des machines à " faire des coups " pour vendre, le jeu est biaisé, si l’œuvre est mal écrite, elle est retravaillée par des nègres. Remarque du public : ce n’est plus un travail en solitaire.
Antoine Blanchemain appelle l’attention sur la nécessité d’améliorer le statut des écrivains qui interviennent dans les domaines paralittéraires pour les sortir de la précarité : les bourses de création ou de résidence sont à privilégier, les interventions scolaires ou en bibliothèques peuvent venir en appoint. Á ce propos, le rôle des bibliothécaires, des organisateurs de salon, des documentalistes est primordial. Ces différents acteurs culturels devraient être mieux sensibilisés aux problèmes des écrivains.
Sur le paradoxe de l’auteur exigeant professionnellement parlant et mal adapté au marché, Joëlle Wintrebert signale qu’il est réducteur d’opposer succès commercial et auteur maudit. Certains auteurs comme Christine Angot ou Michel Houellebecq revendiquent une vraie démarche littéraire, et garder une écriture personnelle ne les a pas empêchés d’avoir beaucoup de lecteurs.
Les éditeurs peuvent publier des écrivains difficiles ou sans renommée grâce à des auteurs à succès comme Hervé Villard, qui se sont fait un nom par ailleurs.
Dans la salle, notre adhérente Marie Rivet demande s’il ne serait pas possible de favoriser la création locale en consacrant par exemple une salle de médiathèque aux écrivains locaux ?
Gilles Gudin de Vallerin, directeur de la Médiathèque centrale d’agglomération Emile Zola, explique qu’il n’est pas favorable à l’inscription des auteurs dans un régionalisme, forcément réducteur.
Joëlle Wintrebert relève que donner une tribune aux auteurs est l’un des chevaux de bataille de l’association ADA, et que le site Internet a cette vocation-là.
Antoine Blanchemain et Joëlle Wintrebert disent qu’il est nécessaire que les auteurs soient mieux traités par les organisateurs d’animations autour du Livre. Il est encore trop souvent estimé que le travail de représentation d’un écrivain sur un salon, dans une école ou une bibliothèque devrait être gratuit.
Il n’est pas jusqu’au fameux droit de prêt en lecture publique (1 % du prix du livre en librairie) qui n’ait fait l’objet d’une levée de bouclier (parfois des auteurs eux-mêmes, sans doute mal informés) alors qu’il était nécessaire et pratiqué dans les pays scandinaves depuis la fin des années 40, partout ailleurs dans le monde anglo-saxon depuis les années 70 et 80.
Les institutions publiques agissent autant qu’elles peuvent, mais l’argent disponible est limité. Les bibliothèques sont des sanctuaires pour la diversité du livre, rappelle à juste titre Gilles Gudin de Vallerin. Il faut doser entre les ouvrages médiatisés et les autres, mais on y trouve les œuvres exigeantes ou difficiles qui disparaissent des librairies sitôt sorties, faute de médiatisation suffisante.
En conclusion, Joëlle Wintrebert appelle les auteurs édités à compte d’éditeur à rejoindre l'association pour travailler à l’amélioration du statut des auteurs.
haut de page
Le statut social des auteurs de l'écrit
Forum organisé par la Société des Gens de Lettres le
6 octobre 2005
Vivre aujourd’hui de notre écriture
Alain ABSIRE, Président de la Société des Gens de Lettres (SGDL)
Être écrivain, traducteur, scénariste ou auteur multimédia, est-ce un métier envisageable, ou bien cela doit-il rester une activité annexe ?
La Société des Gens de Lettres est la première association d’auteurs en France.
La notion d’auteurs de l’écrit qui en rassemble les adhérents recouvre deux données :
- Elle est le reflet d’une réalité socioculturelle (70 % des membres sont auteurs de livres, 30 % sont auteurs du multimédia, radiophoniques, scénaristes de cinéma, de télévision).
- Elle recoupe l’unicité du métier (la déclaration de droits en février regroupe tous les droits d’auteur (livre, presse, théâtre, cinéma, audiovisuel…). C’est le total des droits qui détermine pour l’année courante le montant de la cotisation annuelle dans la limite du plafond et servira plus tard à déterminer la pension de retraite par addition des meilleures années.)
Aborder le statut social des auteurs de l’écrit, c’est décider d’informer sur les droits sociaux des auteurs et les sources complémentaires de revenus.
"…si l’artiste n’a pas pour vocation d’être en permanence une charge pour la collectivité, il n’en reste pas moins que seules des conditions de vie et une sécurité honorables lui permettent d’exercer son art librement, et de participer activement aux loisirs et au développement de la société. "
Être auteur de l’écrit est-ce un métier ?
Débats animés par Françoise CARTANO, traductrice, directrice du CITL, présidente de la Sofia (société française des intérêts des auteurs de l’écrit).
La liberté d’écrire
Belinda CANNONE, essayiste, romancière
Témoignage personnel : On ne comptabilise pas le temps de l’activité d’écriture.
Activité rémunérée régulièrement ou non, ceci est affaire de personnalité.
Pour elle, sans possibilité d’assurer sa vie matérielle, elle serait en péril dans sa vie d’écrivain.
" Je ne veux pas être obligée d’écrire pour gagner de l’argent. Je me réserve la liberté d’écrire non pour mes besoins, mais selon mes désirs. Dans les deux cas, on le voit, ce qui prime est ma liberté. "
La liberté première est celle du temps, difficulté majeure de l’écrivain.
On évalue un métier au temps qu’on passe ou à la qualité du produit.
Écrire ne peut être quantifié en terme de temps passé.
L’évaluation en est impossible.
On ne rémunère pas un écrivain pour les livres écrits, mais pour les livres vendus.
La SGDL a défendu avec intérêt le prêt public payé en bibliothèque. Les gens ont droit d’aller lire les livres en bibliothèque, mais on doit rendre aux auteurs quelque chose sur le fait qu’ils ont passé des années à les écrire.
" Je revendique de pouvoir passer ma vie à la perdre (peut-être) en étant -qui sait ?- un écrivain médiocre. Mais personne ne peut m’en empêcher car, malheureusement, personne ne peut me dire la valeur de ce que j’écris. Risque-mais liberté de le prendre. "
Écrire entre profession et vocation
Nathalie HEINRICH, sociologue, chercheur au CNRS
Une profession est en sociologie une activité qui s’exerce contre rémunération exercée selon trois régimes (artisanal, professionnel et vocationnel) et par opposition à une pratique amateur.
L’activité vocationnelle s’exerce par nécessité intérieure et n’est pas soumise à des rémunérations standardisées. Le régime professionnel est celui de l’économie dite normale, où l'on travaille pour gagner sa vie, le vocationnel est une économie inversée (BOURDIEU) où l’on gagne de l’argent pour pouvoir exercer librement son besoin de créer.
L’éventualité de tirer des profits existe.
Au XIXe, on distingue pôles professionnel (journalisme) et vocationnel (poésie et tragédie)
0n observe les mouvements du journalisme au roman, genre mineur destiné alors à gagner de l’argent. Cf. sociologie des genres littéraires (Balzac : Les illusions perdues)
Écrire et gagner sa vie ne sont pas forcément des logiques contradictoires, mais sont non concomitantes.
Des compromis sont nécessaires, qui impliquent un sacrifice :
" C’est le sacrifice de l’œuvre, pour le romancier à succès, qui se conforme au goût du grand public afin de s’assurer une rentabilité immédiate. C’est le sacrifice de la personne, pour le poète maudit qui se résigne à vivre dans la misère pour se consacrer entièrement à son art sans aucune concession ; c’est le sacrifice de l’indépendance pour l’écrivain patenté qui vit de bourses et de subventions diverses, préférant dépendre des commissions d’État pour moins risquer de compromettre son art et moins payer de sa personne. C’est le sacrifice de la pureté, pour l’homme de lettres qui consacre une grande part de son temps à exercer des positions de pouvoir dans le monde littéraire, par exemple directeur de collection, critique, etc. ; enfin, c’est le sacrifice du temps, pour celui qui exerce un second métier – souvent celui d’enseignant - afin de pouvoir mener de front une vie sociale et familiale à peu près normale et une activité de création qui, cependant, dans son emploi du temps, sera forcément réduite à une portion minime… "
On peut être un auteur sans être considéré comme un écrivain :
L’auteur publie des livres, l'écrivain peut, par sa qualité littéraire, espérer tenir sa place dans l’histoire littéraire
Payer des écrivains pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils font viendrait à rétablir des privilèges de l’Ancien Régime.
Le sociologue ne peut que conseiller aux auteurs ou aux écrivains de ne pas considérer l’écriture comme une source de revenu.
Le traitement marchand en aval de la publication appelle rémunération. Le besoin ou le plaisir de créer relève d’une nécessité individuelle, ni collective ni marchande.
On peut vivre de sa plume à certaines conditions, mais cela n’implique pas qu’on le doit.
Les auteurs et la Société des Gens de Lettres
Bénédicte MALAURENT, assistante sociale de la SGDL
Le service social de la SGDL est un observatoire privilégié, fréquenté tous les ans par 250 à 300 auteurs (75 % d’hommes).
Précarité, rapports délicats avec le monde du livre, le public, rêves, espoirs sont des points communs aux auteurs.
La question de liberté de l’écrivain est toujours présente.
Écrire est un droit de l’Homme, mais est-ce un métier ?
Il existe une grande différence entre écrire et être publié.
L’auteur est défini par ses rapports à l’Agessa, la couverture sociale de référence est garante de l’appartenance à un corps de " métier ", comme tout travail professionnel.
L’auteur est publié à compte d’éditeur et perçoit des droits assujettis à la sécurité sociale, comme tout revenu.
Originalité des gens de lettres, une commission de professionnalité composée de pairs intervient en cas de revenus ne permettant pas l’accès au seuil exigé.
L’isolement face à l’éditeur est une difficulté évidente, mais l’auteur signe parfois n’importe quoi (il existe des modèles de contrats de la SGDL).
Sans mensualisation, indispensable dans le fonctionnement de la vie sociale, il n’est pas possible de produire des preuves pour la location d’un logement, des allocations ASSEDIC auxquelles l’auteur peut prétendre en raison de l’affiliation Agessa, le calcul des prestations familiales. Les difficultés sont importantes en cas de versements réguliers.
On peut parler de pénalisation en termes d’exclusion des droits et de l’intégration sociale. La précarité est moindre quand l’auteur ne vit pas seul. Elle entraîne aussi des ruptures sociales familiales et sociales graves.
Deux catégories de personnes (intellos précaires et autodidactes, sans diplômes) devraient pouvoir bénéficier d’une formation rémunérée pour se réorienter.
Bourses et aides révèlent les difficultés particulières des auteurs.
Il faut mener collectivement des discussions susceptibles de faire émerger des propositions d’amélioration des conditions de vie des auteurs, au-delà de la négociation désir d’écrire et réalité d’un logement à assumer.
Les auteurs et le Centre national du Livre
Anne MILLER, secrétaire générale du CNL
Le CNL est un établissement public administratif, sous tutelle du ministère
de la Culture, dont l’activité est le soutien à la chaîne du livre et à l’économie du livre : aider et promouvoir la création, la publication et la diffusion d’œuvres exigeantes.
Le CNL octroie des bourses, favorisant la création littéraire au sens large. [Toute personne qui apporte quelque chose à la pensée (création ou sujet de sciences humaines) est un auteur.]
Ces bourses ne sont pas des pensions à vie.
2500 auteurs relèvent de l’Agessa. LE CNL veut offrir du temps à ceux qui sont obligés d’avoir un métier à côté de l’écriture.
Pour une bourse, il faut avoir publié (être du métier).
Écrire nécessite une qualification et des qualités d’écriture.
Est-ce qu’écrire est un métier ? Oui au sens professionnalisme, non au sens " métier rémunérateur ".
Le CNL accorde du temps rémunéré pour écrire, mais pour une période limitée et non reconductible immédiatement. Après un délai de carence, une nouvelle candidature est possible. L’auteur ne sera pas entretenu, mais aidé à différentes étapes de sa carrière.
Les solutions sont adaptées : plusieurs mois, besoin de mi-temps…
Jusqu’à fin 2005, les bourses étaient attribuées sans projet, selon les mérites passés, pas la situation financière du moment.
Désormais, l’auteur fournit un projet ou une note d’intention expliquant comment l’auteur travaille ou conçoit son métier.
L’auteur doit aussi expliquer comment il pense se faire publier, quel éditeur il pense solliciter.
Ces modifications vont dans le sens de la reconnaissance du professionnalisme de l’écrivain.
Quelles sources de revenus pour les auteurs de l’écrit ?
Débats animés par Marie-France BRISELANCE, auteur, administratrice de la SGDL
Écrire implique une prise de risques
Alain BELLET, écrivain, président de la Charte des auteurs et littérateurs jeunesse
Question : quel est le métier principal assumé et choisi ?
D’autres ressources que le versement des éditeurs sont importantes économiquement.
Tous les auteurs prennent le risque de la précarité.
" Sommes-nous des hommes et des femmes libres ou sommes-nous accessoirement libres, le samedi ou le dimanche ? Sommes-nous accessoirement libres sur un temps de congé, ou encore accessoirement libres sur une année sabbatique ? "
La commande n’est pas forcément péjorative.
Il faut se poser la question du sens porté par la création de l’auteur.
M.F. BRISELANCE :
Les revenus accessoires sont effectivement importants et leur rémunération peut être qualifiée en droits d’auteurs.
" Il serait temps que l’on reconnaisse non plus le roman ou la nouvelle ou le scénario ou le théâtre, mais simplement que nous sommes des gens qui travaillons en écrivant. "
À l’ère du multimédia, la modernisation juridique des termes qui définissent les auteurs est nécessaire.
Le droit de prêt et la rémunération pour copie privée numérique
Christian ROBIN, directeur de la Sofia
Le secteur du livre produit 56 000 nouveautés par an. Un million de titres sont disponibles. Chaque titre ne peut être rentable.
Les cycles d’exploitation sont raccourcis chez les libraires.
L’économie du livre est de plus en plus compliquée.
L’auteur, primordial dans cette activité, produit l’essentiel de la valeur perçue de l’ouvrage.
Tous les autres maillons vivent de l’édition. L’auteur est la plupart du temps amateur par rapport aux autres partenaires, professionnels.
Il n’est pourtant pas payé à la tâche.
La propriété littéraire, droit récent, encadre depuis le milieu du XIXe cette activité fragile.
Au sein de la Sofia, fondée en 1999-2000, deux objectifs prévalent : défendre les intérêts de l’écrit (sous la forme livre) et préparer les mutations du livre dématérialisé.
" Il faut conserver une capacité économique et sociale à produire des œuvres de qualité de toute nature. Donc il faut les financer et les rémunérer… "
Il faut défendre le droit d’auteur et affirmer deux nouveaux droits : le droit de prêt et la rémunération pour copie privée numérique.
Loi du 18 juin 2003 :
En plafonnant les taux de remise consentis, la loi a eu vocation à soutenir le commerce de la librairie sur tout le territoire.
Elle a créé le 1er régime de retraite des écrivains et traducteurs et institué un système d’abondement qui prend en charge la moitié des cotisations affiliées à ce régime (prélèvement sur la rémunération pour droit de prêt).
L’essentiel de la somme (au moins 80 %) est versé à parité aux auteurs et éditeurs.
Beaucoup de livres difficiles font essentiellement l’objet d’achats publics.
" La création éditoriale sera indéniablement favorisée par le droit de prêt. " Pour les auteurs, la rémunération pourrait représenter une importante source supplémentaire de revenus.
Constituée pour moitié d’une contribution de l’État calculée sur le nombre d’usagers inscrits en bibliothèques de prêt, pour moitié, d’une rémunération proportionnelle perçue auprès des libraires sur les livres vendus à certaines catégories de bibliothèques (décret du 31 août 2004).
Sur un montant de 20 millions d’euros réparti par an, cela représenterait 2,50 € par ouvrage vendu (montant non proportionnel au prix du livre, mais résultant forfaitairement du quotient de la somme à partir par le nombre d’ouvrages vendus.
La Sofia n’a été agréée qu’en mars 2005 et la loi se met lentement en œuvre.
Il faut les systèmes adéquats. Il faut aussi rattraper le retard, car la loi est entrée en vigueur le 1er août 2003, avec certaines dispositions transitoires jusqu’au 31 juillet 2004.
La première distribution aura lieu à l’automne prochain.
Les ouvrages difficiles ou à faible diffusion devraient être mieux soutenus par ce dispositif que les ouvrages de large diffusion, favorisant diversité des talents et éclosion culturelle.
Pour la copie numérique, la musique enregistrée est la première victime.
Le droit est collecté par Sorecop. La Sofia répartira la part du livre. Les premiers versements devraient intervenir en 2006. Ces sommes devraient être 10 fois inférieures à celles du droit de prêt.
Les adhésions sont bienvenues, car il faut s’unir pour défendre les droits des auteurs et peser politiquement sur les choix.
Les aides du Centre national du Livre
Florabelle ROUYER, responsable du bureau des auteurs, CNL
Les aides s’adressent aux auteurs d’expression française ou aux auteurs étrangers résidant en France depuis plus de 5 ans : bourses d’écriture (permet à un auteur de dégager du temps pour mener à bien un projet), de préparation (participe au financement des frais occasionnés par un projet), crédits de résidence (projet d’animation auquel l’auteur participe en poursuivant son œuvre) et crédits de traduction (complément de rémunération pour le traducteur).
Les montants varient selon l’ampleur du projet et la situation du candidat.
Le bureau des auteurs du CNL instruit 900 dossiers de demande par an.
Qualité de l’œuvre antérieure, intérêt du projet, capacité supposée de l’auteur pour le mener à bien, besoins financiers du candidat sont les critères généraux d’examen des dossiers.
Avant m’examen, les auteurs sont aidés dans le montage de leurs dossiers.
La bourse Cioran d’un montant de 18 000 euros est gérée par le CNL et attribuée une fois par an à un écrivain pour l’écriture d’un essai.
Le CNL propose des aides sociales, dont certaines en liaison avec la SGDL.
Il travaille en collaboration avec la Maison des écrivains, l’Agessa, la Charte des auteurs et des illustrateurs et la Société des gens de lettres.
Écrivains dans la cité : l’écrivain et l’atelier
Donatella SAULNIER, Écrivains dans la cité, Maison des écrivains
La maison des écrivains est une association régie par la Loi de 1901. Son conseil d’administration est essentiellement composé d’écrivains.
Ce service aux auteurs implique plusieurs métiers.
Le service Écrivains dans la cité met les auteurs en relation avec les lieux culturels, les institutions qui élaborent des projets rémunérés. Il organise des rencontres entre classes, universités, bibliothèque ou tout autre lieu culturel ou social et écrivains, de la rencontre unique à la résidence à l’atelier périodique.
L’écrivain doit intervenir dans son statut d’écrivain, en tant qu’auteur de son œuvre.
Il existe pour l’auteur une possibilité de se rapprocher de structures privées, comme ALEPH, pour acquérir une méthode et être ensuite employé et salarié comme animateur d’ateliers d’écriture.
La rémunération des interventions est versée en droits d’auteurs avec déclaration à l’Agessa.
La monnaie de Narcisse
Frédéric YOUNG, délégué général pour la Belgique de la SACD
Rémunération des écrivains qui se consacrent à leur métier d’auteur et dont la survie économique et sociale dépend de revenus d’écrivain :
* aides publiques, subsides (compétition symbolique) ;
* prime d’écriture et de commande (proche du salaire ou du cachet lié au travail investi) ;
* droits d’auteurs primaires : association à la recette, partage du succès commercial avec l’éditeur ;
* droits d’auteurs secondaires et dérivés : association à la recette générée par l’exploitation par des tiers du répertoire de l’auteur ;
* droits d’auteurs découlant de dispositifs organisés : reprographie, copie privée, prêt public ;
* revenus divers pour prestations publiques dont le montant est très variable.
Le créateur supporte le risque économique majeur. " Il investit dans son œuvre et espère partager le retour sur recettes avec son éditeur. " Fabrication, diffusion et promotion le concernent.
Les subsides : La SACD Belgique subventionne la constitution de dossiers de demande d’aide publique. Les auteurs pèsent davantage, organisés collectivement.
Les revenus provenant des éditeurs (primes, à-valoir, droits primaires ou secondaires) : Pour ses contrats, l’auteur se tournera souvent vers des agents, des sociétés d’auteurs ou des avocats. Pour les droits primaires, le coût est moindre, dans les droits secondaires, ils vont de 10 à 30 % et sont déduits de la seule part de l’auteur.
La reddition des comptes et les paiements par les éditeurs sont négociables et méritent contrepartie.
Les revenus découlant des SPRD :
1. gestion collective légale (reprographie, copie privée, prêt public, câble) ou de facto (radio/télévision)
2. les revenus en gestion collective volontaire (spectacle vivant géré par la SACD)
Les auteurs peuvent négocier individuellement
Au cas par cas, à partir des minima généraux.
Les revenus divers :
La libre négociation entre partenaires débouche sur des " aberrations parfois surprenantes. "
Du copyleft :
Il est conseillé aux auteurs de " négocier la gratuité universelle de leur œuvre ".
Niveau de rémunération des auteurs de l’écrit
L’industrie du livre ne peut garantir à l’auteur une probabilité satisfaisante de retrouver son investissement.
L’argent de la reprographie, du prêt public et de la copie privée doit être géré par les sociétés d’auteurs, contrôlées par les pouvoirs publics.
Deux sources complémentaires pourraient consolider le statut des auteurs :
* les adaptations vers d’autres médias ;
* le marché européen du livre.
……… suite du débat :
Quels systèmes de protection sociale pour les auteurs de l’écrit ? (faire un lien)
En conclusion…
Un triple devoir d’information incombe aux auteurs : information (à propos des contrats, du versement des droits d’auteur, de la protection sociale), vigilance (pour consolider les sources de revenus) et anticipation (en redoublant d’imagination et de détermination pour la conservation des droits moraux et patrimoniaux).
" Les textes consultables ci-après sont extraits de la publication des actes du forum consacré au statut social des auteurs de l'écrit, qui a eu lieu le 6 octobre 2005 à la SGDL. Les dits textes ont fait l’objet d’une autorisation de reproduction et de représentation consentie par leur auteur respectif et strictement réservée aux fins de diffusion sur le site web de la Société des Gens De Lettres. Toute reproduction, représentation ou diffusion, en tout ou partie, du contenu reproduit ci-après, par tout procédé ou sur quelque support que ce soit est interdite sans l’accord des auteurs respectifs. Le non-respect de cette interdiction constitue une contrefaçon susceptible d’engager la responsabilité civile et pénale du contrefacteur. "
Tous les liens qui suivent se trouvent sur le site www.sgdl.org
Vivre aujourd'hui de notre écriture
La liberté d'écrire (Belinda Cannone)
Statut_social_Profession_vocation.pdf
Statut_social_auteurs_sgdl.pdf
Statut_social_Centre_national_livre.pdf
Statut_social_copie%20_privées.pdf
Statut_social_aides_Centre_national_Livre.pdf
Statut_social_ecrivains%20atelier.pdf
Statut_social_Monnaie_Narcisse.pdf
Statut_social_retraite_complementaire.pdf
Statut_social_sécurité_social.pdf